• Bacary Goudiaby

Aimé Césaire: "Ma race est celle de tous les opprimés".


Il y a plus de dix ans, le peuple Martiniquais et le monde Nègre perdaient leur guide. Le chantre de la négritude s'en était allé.

Voilà 12 ans qu’Aimé Césaire, poète, dramaturge, essayiste et homme politique martiniquais, né le 26 juin 1913, tirait sa révérence à Fort-de-France. On se rappelle encore du témoignage du président Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) lors du rappel à Dieu de l’homme. ‘Je salue la mémoire d’un homme qui a consacré sa vie aux multiples combats menés sur tous les champs de bataille où se jouait le destin culturel et politique de ses frères de race, un combat noble, car exempt de cette haine qu’il avait en horreur’, déclarait Abdou Diouf.

"Sa longévité (94 ans), son engagement dans le combat libérateur des peuples noirs et la force de ses idées dans la production intellectuelle ne lui donnent d’égal en Europe qu’en la personne de Victor Hugo, l’icône incontestable de la lutte pour le bonheur de l’homme dans une France du 20ème siècle où l’homme était un véritable loup pour son semblable". Ce propos de Djibril Diallo Falémé, Inspecteur de l’éducation, tenu lors de la conférence sur la vie et l’œuvre d’Aimé Césaire, chantre de la négritude, à l’occasion de la réunion préparatoire du troisième Festival mondial des arts nègres (Fesman) en mars 2009 témoigne de la densité de l’auteur Césaire.


Inscrit à l’état civil au nom de: Aimé Fernand David Césaire, l’illustre disparu a été un anticolonialiste résolu et l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la Négritude. Ce concept, qu’il a forgé en réaction à l'oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter d'une part le projet français d'assimilation culturelle et d'autre part la dévalorisation de l'Afrique et de sa culture. Césaire affirmait: "Nègre je suis, nègre je resterai". "Ma race est celle de tous les opprimés". Son combat libérateur du peuple antillais en particulier et noir, en général, trouvera comme premier champ d’expression le recueil Cahier d’un Retour au pays natal. Dans cette œuvre poétique, il y traite des thèmes majeurs de l’histoire du monde noir: l’échec des Antilles, l’esclavage, le poète guide de son peuple…


Homme politique, Césaire fut maire de Fort-de-France durant 56 ans, et député de la Martinique de 1945 à 1993. Parallèlement à une activité politique soutenue, Aimé Césaire continue son œuvre littéraire et publie plusieurs recueils de poésie, toujours marqués au coin du surréalisme: "Soleil Coupé" en 1948, "Corps perdu" en 1950, "Ferrements" en 1960. A partir de 1956, il s'oriente vers le théâtre. Avec l’œuvre "Et les Chiens se taisaient", il explore les drames de la décolonisation. S’en suivront les pièces "La Tragédie du Roi Christophe" (1963), "Une saison au Congo" (1966), "Une tempête" (1969). Au total, Césaire aura publié plus de quatorze œuvres, recueils de poésie, pièces de théâtre et essais. De nombreux colloques et conférences internationales ont été organisés sur son œuvre littéraire qui est universellement reconnue.


L’ancien maire de Fort-de-France fêta ses 94 ans le 26 juin 2007. Une forte délégation sénégalaise composée d’une cinquantaine d’officiels et d’artistes débarqua pour l’occasion en Martinique pour rendre hommage à celui qui fut le compagnon de route de Léopold Sédar-Senghor. Chaque année de nombreux Africains venaient ainsi voir Aimé Césaire. Plus qu’une visite, c’était un pèlerinage vers le Haut lieu de la Négritude.


C’est une petite bâtisse coloniale nichée au cœur de Fort-de-France. C’est là, au premier étage, dans l’ancien bureau qu’il occupa à ses débuts comme maire, qu’Aimé Césaire, recevait, chaque matin. Un emploi du temps chargé qui commençait invariablement par la lecture de la presse régionale et nationale. S’en suivait alors le ballet des visiteurs.

Césaire impressionnait ses visiteurs africains non seulement par sa stature mais aussi par sa grande connaissance de l’histoire et de l’actualité de leur propre continent. Césaire aimait à raconter également à ses visiteurs des anecdotes sur les dirigeants africains qu’il a côtoyés dans les années 50 sur les bancs de l’assemblée constituante. En plus des mots, les visiteurs africains de Césaire venaient souvent les bras chargés de cadeaux. Ses étagères étaient garnies de toute sorte de présents dont des masques africains et de statuettes de toutes tailles.

Le privilège d’un entretien nous permit de partager ce souvenir de son émotion le jour où Mandela a été libéré.

-"J’ai senti en moi un carillonnement. Toutes les cloches en train de sonner: Nelson Mandela! Nelson Mandela! Nelson Mandela! C’est prodigieux la vie de cet homme. Sortir de prison n’était peut-être pas le plus difficile. Il y avait la réalité qu’il fallait affronter le lendemain. Quelle maîtrise de lui-même il a montrée pour essayer d’établir le dialogue et rétablir les Noirs dans leurs droits et faire prévaloir l’avènement d’une Afrique du sud nouvelle, démocratique, non raciale et fondée sur l’égalité. C’est vraiment un personnage admirable".

Mais l’homme dont Césaire parlait le plus à ses visiteurs, c’est évidemment Léopold Sédar Senghor. Sa mort, en décembre 2001, l’avait bouleversé au point qu’il refusa pendant plusieurs mois de l’évoquer en public. Depuis, il ne cessait de redire son admiration pour le poète et ancien Président sénégalais: "Tous les jours, je lis Senghor. Je le lis. Je le relis et quand je le relis, je retrouve tout mon drame, tout mon itinéraire, toute notre époque. Senghor est pour moi un poète fraternel".

L’amitié entre les deux hommes est connue. Elle remonte à leur rencontre au lycée Louis-le-Grand, dans les années 30, à Paris. Césaire arrivait de la Martinique. Senghor, lui, était déjà dans les murs. Une rencontre déterminante pour le "bizut" martiniquais qui découvre alors, au contact de son aîné sénégalais, la part refoulée de son identité: la composante africaine. "Ça a déterminé le cours, pas seulement de ma pensée, mais tout simplement de ma vie. C’était une orientation nouvelle pour moi parce qu’en découvrant l’Afrique, je me découvrais moi-même et à travers l’Afrique, je découvrais la Martinique".

Les deux amis, férus de grec ancien et de latin, s’engagent alors fiévreusement dans le combat pour la décolonisation. Ils participent à la création du journal L’Étudiant noir et inventent, avec l’écrivain guyanais Léon-Gontran Damas, un concept qui va révolutionner à tout jamais le monde noir: la Négritude, un mouvement d’affirmation de l’identité et de la dignité noires qui étaient jusque-là niées et bafouées.

Senghor et Césaire n’avaient pas la même conception de la négritude mais ils se rejoignaient sur le fond. Le premier la définissait comme "l’ensemble des valeurs économiques et politiques, intellectuelles et morales, artistiques et sociales, des peuples d’Afrique noire et de leur diaspora". Le second, lui, voyait dans la négritude "la reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture". Mais, contrairement à son ami, Césaire refusait de se laisser enfermer dans une approche raciale.

"C’est deux conditionnements différents mais en réalité il s’agit bel et bien de la même négritude. Il est tout à fait évident que la négritude d’un Antillais à la reconquête de son être ne peut pas être exactement la même que la négritude d’un Africain qui n’a jamais douté de son être. Il y a chez les Antillais une angoisse qui n’est pas une angoisse africaine. Senghor n’a jamais douté. Il n’a jamais été déchiré. Il était l’Afrique telle qu’en elle-même avec sa noblesse, sa dignité, son histoire, son humanité, sa sagesse et sa philosophie. Et je pourrais presque dire que m’apportant cela, il m’apportait aussi la clé de moi-même".

A Paris, Césaire côtoie d’autres intellectuels africains qui lui apprennent sur lui-même. C’est le cas de l’historien Cheikh Anta Diop qu’il rencontre fréquemment au quartier latin et qui fera scandale avec Nations nègres et cultures, son livre sur l’antériorité négro-africaine de la civilisation égyptienne. L’écrivain martiniquais sera d’ailleurs l’un des rares, sinon le seul, à le soutenir et à plébisciter "le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit" dans son fameux Discours sur le colonialisme.

Cheikh Anta Diop était à ses yeux un véritable pionnier. "C’est un homme qui compte incontestablement dans le grand mouvement de réveil de la culture noire et de la culture africaine. Son livre est essentiel. Il concerne non seulement l’Afrique mais aussi sa diaspora. Cheick Anta Diop a contribué a donné à l’Afrique son passé et en redonnant à l’Afrique son passé, il a redonné peut-être son passé à l’humanité".

A l’indépendance du Sénégal, Senghor, devenu Chef d’Etat, organise en 1966 à Dakar le premier festival mondial des arts nègres, dont Césaire est le vice président. Le poète martiniquais est subjugué par la beauté du pays et par une "reine" chez laquelle une grande fête est donnée en son honneur en Casamance. "Il y avait là tous les gens distingués de la région et soudain j’ai vu arriver une dame, petite, ronde, qui avait l’air très gentille et très intelligente. J’ai failli me précipiter sur la scène tellement elle ressemblait à ma grand-mère!".

Dix ans plus tard, en février 1976, c’est au tour de l’ami africain de venir en Martinique. Visite historique et casse-tête diplomatique. "Ça a posé un véritable problème parce qu’un Président de la république ne pouvait pas être invité directement par la municipalité de Fort-de-France, se rappelle Pierre Aliker, l’adjoint à l’époque de Césaire. Il a fallu passer par le gouvernement pour obtenir son accord et obtenir qu’il invitât Senghor à la Martinique". Le gouvernement français, hostile à ce rapprochement, traîna les pieds mais finit, face à la détermination de Senghor, par céder.

L’amitié entre Senghor et Césaire n’empêchait pas les disputes parfois rudes entre les deux hommes. Témoin de leurs querelles, Denise Wiltord, la sœur de Césaire se souvenait que Aimé était très sévère avec son ami, mais Senghor lui a toujours donné l’absolution. Césaire, sourcilleux sur la question des droits de l’homme, ira même jusqu’à signer une pétition pour exiger la libération du premier ministre sénégalais Mamadou Dia, emprisonné en 1962 par… Senghor. Ce dernier en fut chagriné mais ne lui tint pas rigueur. Au nom de leur amitié.