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Dumas, l'autre Nègre.


Les cinémas ont officiellement rouvert leurs portes ce lundi 22 juin 2020, à la grande joie des cinéphiles qui se sont rués aux séances de minuit. Après plus de trois mois de fermeture liée à la crise sanitaire du coronavirus, les salles de cinémas de toute la France ont reçu l'autorisation de rouvrir.

Pendant ces cent jours de confinement, nous avions pu profiter des offres filmographiques des plateformes qui proposaient jusqu’aux dernières sorties. On a pu ainsi apprécier des chef-d’œuvres en version originale. Et l’on se pose des questions pour savoir pourquoi certains films historiques ont été falsifiés. Le cas de la vie d’Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas est le fils de Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, général mulâtre connu sous le nom de Dumas et s'étant illustré dans les guerres napoléoniennes. Alexandre Dumas fils est né d’une liaison secrète avec sa voisine de pallier, Laure Labay, en 1824. L'enfant, illégitime jusqu'à ce que son père le reconnaisse en mars 1831, s'appelle Alexandre Dumas fils, un nom homonyme à celui de son père. Tout comme son père, il devient écrivain à succès, ayant notamment écrit la "Dame aux camélias". C'est pourquoi, lorsqu'on parle d'Alexandre Dumas, il convient de préciser Dumas père ou Dumas fils, pour éviter de confondre les deux écrivains.


On ne pouvait qu’être admiratif devant le talent de Gérard Depardieu qui a, dans sa longue et riche carrière, incarné, avec une facilité déconcertante, de grands personnages historiques à la perfection: de Danton à Vatel, de Christophe Colomb à Vidocq.

Un côté caméléon et une aisance prodigieuse qui pourraient, à eux seuls, expliquer le choix du réalisateur Safy Nebbou de lui confier le rôle de l’écrivain Alexandre Dumas dans son film "L’Autre Dumas", sorti en 2010. Un choix néanmoins étonnant, au moment où la France se gargarisait de diversité et de promotion des minorités visibles.


Que personne n’ait trouvé à redire à ce tour de passe-passe est encore plus surprenant. Que n’aurait-on pas dit, à l’inverse, si, pour les besoins d’un film, Denzel Washington avait incarné Jean Moulin, si Pascal Legitimus avait donné son visage à Molière, et si Sonia Rolland s’était prise pour Jeanne D’arc?

Peu de gens le savent aujourd'hui, mais le célèbre écrivain avait un père métis: Thomas Alexandre Davy-Dumas de la Pailleterie, fils d'une esclave et d'un petit propriétaire de Saint-Domingue. Grâce à son courage au combat, il devint général sous la révolution et fut même considéré un moment comme un rival potentiel du général Bonaparte.

Alexandre Dumas se décrivait, d’ailleurs, lui-même, dans ses "Mémoires", comme un "nègre", avec des "cheveux crépus", et un "accent légèrement créole". Tout l’inverse, à l’évidence, de… Gérard Depardieu qui incarnait son rôle.


En gommant ces traits, le film de Safy Nebbou occultait un aspect essentiel de la vie de l’auteur du Comte de Monte Cristo: le racisme. En 2002, lors du transfert des cendres de Dumas au Panthéon, Jacques Chirac, avait rappelé que ce "fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir" avait dû "affronter les regards d’une société française" qui "lui fera grief de tout: son teint bistre, ses cheveux crépus, à quoi trop de caricaturistes de l’époque voudront le réduire".


Le cinéma a pris, par le passé, la liberté de confier des rôles de Noirs à des acteurs blancs qu’on prenait soin de grimer. "L’Autre Dumas" s’inscrit dans cette veine négationniste qui, quand elle ne blanchit pas, occulte, de la mémoire collective, les grands hommes issus de l’Outre-Mer: le Chevalier de Saint Georges, Gaston Monnerville, Félix Éboué. Sans parler de ces grands oubliés que sont les Tirailleurs Sénégalais qui ont pourtant "sauvé" la France.


En blanchissant Dumas, le film de Safy Nebbou ratait une occasion de combler une lacune chez ceux qui l’avaient vu et qui l’ignoraient, pour la plupart, que l’auteur des "Trois Mousquetaires" était un "nègre". Ce "détail" risquait-il de troubler les spectateurs voire d’affecter la commercialisation de l’œuvre quand on sait que, pour le cinéma tricolore, un acteur français, métis ou noir, n’est pas "bankable"?


Safy Nebbou avait, avec ce film, l’opportunité également de donner un signal fort, à l’heure où ce pays s’embourbe dans un débat sur l'identité nationale, faisant sournoisement la part belle à tout ce qui est "blanc et catholique". Une insulte à Dumas, dont le génie, tout français qu’il était, plongeait, profondément, ses racines Outre-Mer et en Afrique.


Là, où il repose, et où la couleur de la peau n'a, fort heureusement, plus d'importance, Alexandre Dumas ne doit pas pour autant se retourner dans sa tombe. Il en avait vu d'autres. Mais, il est regrettable, qu’aujourd’hui, sur cette terre de France, la couleur soit encore un problème au point qu'on préfère la… gommer.