• Bacary Goudiaby/Editorial

Mali: Du chaos au sentiment anti-français.


Depuis le 5 juin, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) faisait face à un vaste mouvement de contestation à Bamako. L'élément déclencheur a été la tenue des élections législatives des 13 et 19 avril 2020. Ces élections ont été l'objet de fraudes massives en faveur des élus du parti présidentiel. Les élections législatives ont révélé des maux profonds. Les mécontentements de la population sont nourris depuis des années par l'instabilité sécuritaire dans le centre et le nord du pays, le marasme économique et la corruption jugée endémique. Sans oublier les problèmes liés à l'éducation et à la question sanitaire. Exaspérés, les jeunes, en grande majorité, ont pris la rue. "On a connu les blanchiments d'argent, maintenant on assiste à des blanchiments de voix" s'est indigné l'Imam Mahmoud Dicko, le charismatique leader, présent depuis longtemps dans le paysage politique, fédère l'adhésion de l'opposition réunie autour du Mouvement du "M5-RPF", le mouvement de contestation dit du 5-Juin, une plateforme à plusieurs composantes où l'on retrouve les déçus du président, de la gauche laïque à l'islam politique.

Les Quinze présidents de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest se sont réunis dans la foulée au chevet de Bamako lors d'un sommet virtuel exceptionnel avec pour objectif de tenter de résoudre la crise politique et sociale qui ébranlait le Mali depuis. Après plusieurs tentatives infructueuses, les chefs d'États de la Cédéao se sont à nouveau rassemblés, chacun depuis leur capitale, pour une nouvelle médiation entre le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et ses opposants qui réclament sa démission.

L’autre grande frustration du peuple malien a été que lorsque Ibrahim Boubacar Keïta est arrivé aux affaires, le Mali souhaitait à l’époque négocier avec la rébellion touareg, l'armée à cette époque était à Kidal où il y avait encore tous les services centraux de l'État, c'était l'accord de Ouagadougou. Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas voulu négocier préférant la force ce qui a perdu l’armée et l’état maliens. Ce n’est grâce aux nos offices du président mauritanien de l’époque, Mohamed Ould Abdel Aziz que les accords d'Alger sur lequel le Mali a perdu du terrain ont été signé. En cinq ans de cet accord qui était prévu pour six mois, rien n'avait été réglé.

Comme dans un sursaut d’orgueil, l’armée malienne affaiblie d’un point de vue international s’invite sur la scène politique à la faveur d’un coup d’état sans effusion de sang. Assimi Goita se détache de la brochette de Colonels et se révèle comme le nouvel Homme fort de Bamako après que le président Ibrahim Boubacar Keïta s’est fait démissionner.

Le peuple du Mali a fêté et s’est félicité du coup d’État militaire, estimant qu’il avait “parachevé” sa lutte pour obtenir le départ du président Ibrahim Boubacar Keïta et se disant prête à élaborer avec la junte une transition politique.

Autres sons de cloches du côté des «partenaires» du Mali. Fortement engagée au Sahel, la France a, par la voix de son président a estimé que “la prise du pouvoir par les militaires maliens provoque une instabilité et affaiblit le combat contre le terrorisme au Sahel. Ce n’est pas acceptable”, a-t-il poursuivi sur Twitter, avant d’appeler à ce que le pouvoir soit “rendu aux civils”. L’Union Africaine a de son côté suspendu le Mali “jusqu’au retour de l’ordre constitutionnel”. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), qui a échouée dans ses tentatives de médiation avait également suspendu le pays de Modibo Keïta. Et s’en suivirent tant d’autres condamnations.

Ces condamnations n’ont pas dissuadé le Colonel-major Ismaël Wagué, Chef d’état-major adjoint de l’armée de l’air et porte-parole d’annoncer la création du CNSP, Comité National pour le Salut du Peuple, expliquant que les militaires avaient “décidé de prendre (leurs) responsabilités” face au chaos et à l’insécurité. Les militaires ont dit vouloir “une transition politique civile conduisant à des élections générales crédibles” dans un “délai raisonnable”. Il avait également demandé à ses compatriotes de “vaquer librement à leurs occupations” et “d’arrêter immédiatement les actes de vandalisme et de destruction des édifices publics”. Le calme revenait progressivement et les habitants de Bamako ont vaqué à leurs occupations et les administrations et les banques reprenaient doucement.

“Sentiments anti-français” dans la zone Sahel

Qu’elle l’ait voulu ou pas, la France a été est au centre de l’activité diplomatique mondiale l’été dernier. L’assassinat des militants humanitaires dans le sud-ouest du Niger dimanche 9 août, rappelle que lorsqu’un pays est à la pointe de la lutte contre le terrorisme, ses ressortissants sont par ricochet particulièrement visés par les agressions et actes terroristes. La France est évidemment visée compte tenu de son rôle essentiel dans l’"opération Barkhane" au Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina-Faso et Tchad).


La France constitue la cheville ouvrière de ce regroupement destiné à éliminer les forces terroristes dans cette partie de l’Afrique. Toutefois si des succès ont été enregistrés ça et là, force est de constater que cette opération semble marquer le pas. Trop de militaires jusqu’à présent y ont laissé la vie. Quel bilan véritable et clair pourrait-on tirer de cette intervention qui peine à rallier d’autres pays comme l’Allemagne qui avait refusé précisément de prêter son concours à l’opération dite “Takuba” qui devait intensifier les activités de Barkhane dans la région.

Le G5 Sahel avait pour vocation initiale de lutter contre le terrorisme mais il comportait aussi un volet développement économique et durable qui jusqu’à présent a les plus grandes difficultés à se concrétiser sur le terrain. Du coup, la présence militaire de la France dans la zone continue à être perçue par une partie de la population et des gouvernements comme une politique néo-colonialiste attisant le sentiment anti-français qui s’est développé sur place.

Le fait que la France intervienne est courageux mais place le pays dans une situation isolée au sein de l’Union européenne et sur la scène internationale. Il est difficile d’assumer ses responsabilités de grande puissance. Mais aujourd’hui, tout conflit ne peut être réglé que par la voie internationale. Si la force militaire doit intervenir, elle ne peut l’être que par décision de Onu malgré la faiblesse de cette institution. Un seul pays ne peut plus désormais justifier une intervention militaire.