Sénégal : une révolution sans marabout est-elle possible ?

20/03/2015

 

Akandijack Bassène a publié aux Editions «La Brochure» un livre sur l’Histoire Authentique de la Casamance. Il a voulu nous donner son appréciation sur la situation au Sénégal aujourd’hui. Il ne s’agit pas une prise de position pour tel ou tel parti, mais de brosser un panorama plus complexe que celui des médias.

Le tournant du 23 juin 2011
Le Mouvement du 23 Juin ou le M23, est une nouvelle force politique très hétéroclite dans laquelle on retrouve la néo-opposition aux désirs "parricidaires" constituée par les anciens éléments du régime libéral et communément appelés les fils de Wade qui menèrent le combat de la succession. En réussissant à se faire accepter au sein de l’opposition légitime, les anciens collaborateurs de Wade essaient avant tout de ne pas s’isoler par rapport à la dynamique qui avait fait reculer le régime le 23 Juin 2012 avec la forte mobilisation de la jeunesse «y’en a marriste». L’opposition légitime ne devrait donc pouvoir compter que sur «Y’ en a marre», cette trouvaille de jeunes rappeurs dont les objectifs restent une compilation de revendications sans limites. On était ainsi passé de la problématique des coupures d’électricité, à celle de l’inconstitutionnalité de la candidature de Wade. Il ne faudrait pas s’étonner que demain à défaut d’un «occupy Wall-street», les «rebelles» de la place de l’obélisque s’attaque à la question de la légalisation de leur muse préférée, le «Yamba» (cannabis).
Le mouvement « Y’en a marre » - dont le nom est inspiré de la chanson du très engagé chanteur ivoirien de Reggae auteur par ailleurs de l’album "L'Africain”. « Y’en a marre » disions-nous, est une "rébellion générationnelle" pilotée à vue et au grès des vicissitudes sociales. C’est en ce sens qu'il constitue un thermomètre social au service de la société civile sénégalaise et ses intellectuels politiques, ces mains plus expertes qui constituent le M23.


D’ailleurs si le M23 a su faire « la jonction entre les forces politiques, mouvements citoyens, mouvements de la société civile », il reste néanmoins vrai qu’à ses débuts, « Y’en a marre » avait snobé les élites politiques pour aller chez les imams ; cette autre société civile aux intellectuels arabisés dont on ne parle pas souvent.
Il faut reconnaître que quand on parle d’intellectuels et de société civile au Sénégal, on pense souvent à ceux qui ont été à l’école coloniale. Or, il s’avère qu’historiquement, le Sénégal a une grande expérience des révolutions sociales et ce depuis le 11e siècle. Une expérience qui a donné naissance, à la veille de l’impérialisme atlantique dans sa connotation esclavagiste, à une « société civile traditionnelle » garante de la stabilité sociopolitique.
Mais nous allons mettre en sursis cette nouvelle question le temps d’approfondir notre propos sur l’action du M23 grâce à laquelle l’opposition tente de se reconstruire une image d’unité auprès des sénégalais avec de nouveaux arguments politiques aux objectifs très risqués: une présidentielle sans Abdoulaye Wade ou la révolution. Une situation somme toute ironique pour le Président Sénégalais ; car elle s’inspire des actions diplomatiques de Wade contre certains de ses pairs africains.

En plus, l’une des actions les plus flagrantes de mercenariat en cravate que joua Abdoulaye Wade est certainement celle de son engagement dans la crise Libyenne. Là encore, l’ex  président du Sénégal a agi contre l’UA dont les émissaires ont été tutoyés comme si on avait à faire à une bande de sacripants. Le président Wade s’était alors permis de demander au Guide libyen « d’arrêter les tueries » allant jusqu’à le traiter de dictateur qui devrait se retirer : «Plutôt tu partiras, mieux ça vaudra».
Le Sénégal est devenu un beau pays que beaucoup veulent contrôler.
    
En effet, on voit mal où pourrait prendre forme une nouvelle rébellion au Sénégal quand on sait que le Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC) né en mars 1947 a été un instrument de lutte de l’opposant Wade contre le Président Abdou Diouf à l’époque.
La crise en Casamance est par ailleurs une question de lutte pour l’indépendance de la région. Nous devons par ailleurs savoir que la culture du refus en Casamance est antagoniste avec les manœuvres politiciennes qui exploitent ce conflit où Wade semblait avoir pris les devants en mettant en œuvre sa propre manière de vouloir résoudre cette crise en 100 jours.
L’idée d’un scénario tel qu’on le soupçonnerait à travers l’usage du sigle CNT nous parait mieux adaptée à la culture politique sénégalaise.


Un détour par l’Histoire
Mais encore, pour que cela puisse se réaliser, il va falloir imaginer un Sénégal où la «société civile séculaire» dont nous parlions plus haut aurait abandonné la «République qui s’est agenouillée» devant elle. Car,  ce serait un gage de croire que la communauté internationale à elle seule pourrait aider un CNT sénégalais à prendre le pouvoir sans la bénédiction des familles religieuses. Le pouvoir des guides religieux constitue réellement cette «société civile traditionnelle» par excellence et grâce à laquelle le Sénégal est devenu le modèle de démocratie d’exception que nous avons. Aussi longtemps qu’elle sera respectée en tant qu’institution, le Sénégal restera un pays socialement stable.
Un détour historique s’impose pour expliquer rapidement comment les anciens intellectuels islamisés ont jeté les fondements de la société civile sénégalaise. Dans «L’Histoire authentique de la Casamance », nous avions souligné la question de la survivance de certaines institutions anciennes (africaines) qu’il faut  impérativement prendre en compte si l’on veut aborder la question de la stabilité sociale. C’est ce qui nous permet de dire que dans la région du Grand Djolof les confréries religieuses et leurs chefs constituent le modèle de la société civile. Le plus grand souci du guide religieux, c’est la stabilité au sein de la communauté constituée par ses disciples dont la plupart sont ceux qui aspirent à occuper les plus hautes autorités au Sénégal.


 Aucun homme politique sénégalais, à l’exception de l’éphémère candidat Robert Sagna, n’ose entreprendre une action politique sans solliciter la bénédiction de son marabout confrérique qui est par ailleurs son premier conseiller. Cette situation qui traduit l’exception démocratique sénégalaise est un acquis historique qui réside dans la reconnaissance et le respect tacite des institutions spirituelles et socioéconomiques traditionnelles encore vivaces au sein des communautés religieuses.  Parce que leurs fondateurs à l’image de Cheikh Ahmadou Bamba ou El –Hadj Malick Sy ont jeté les bases de leur légitimité de saints et celles d’une société civile qui ne dit pas son nom. C’est la seule capable de défendre les intérêts des populations face à une dérive étatique comme elle a su le faire jadis en tolérant la cohabitation pacifique avec les institutions coloniales dont ils n’étaient pourtant en rien redevables.
Or, la République du Sénégal moderne, qui n’est rien d’autre qu’un vestige sauvé des décombres d’une colonisation qui a entravé les institutions anciennes dont les élites administratrices sont elles–mêmes (comme nous le disions) les protégés des Marabouts qui ont favorisé leur autonomie dans les domaines socio-économiques et la gestion de l’Etat; il ne peut y avoir de transformation sociale et institutionnelle sans l’aval des chefs religieux qui tiennent à garder une influence permanente sur elle.


La réponse à la question posée sous forme de titre nous parait assez claire. Mais pour ne pas insulter le futur malgré toutes nos certitudes et après avoir occulté de parler de l’obédience communiste d’une bonne partie des intellectuels et leaders du M23, nous préférons abandonner ce commentaire en évoquant l’expérience d’un ancien «marxiste athée» qui, avant de devenir président socialiste du Sénégal, a d’abord mis aux oubliettes sa réflexion critique sur l’Islam dans la société sénégalaise sous la République coloniale, puis procéda à une séance d’explications peu républicaines auprès des Califes généraux devenus incontournables dans la République indépendante du Sénégal. Il s’agit bien du président Abdou Diouf, actuel Secrétaire général de la Francophonie.


 

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