Cheikh Anta DIOP 30 ans après: Son message ne souffre pas d’ambiguïté

09/02/2016

Cheikh Anta Diop naît en 1923 dans un petit village du Sénégal, Caytou. L'Afrique est sous la domination coloniale européenne qui a pris le relai de la traite négrière atlantique commencée au 16ème siècle. La violence dont l'Afrique est l'objet, n'est pas de nature exclusivement militaire, politique et économique. Théoriciens et institutions d'Europe s'appliquent à légitimer au plan moral et philosophique l'infériorité intellectuelle décrétée du Nègre. La vision d'une Afrique anhistorique et atemporelle, dont les habitants, les Nègres, n'ont jamais été responsables, par définition, d'un seul fait de civilisation, s'impose désormais dans les écrits et s'ancre dans les consciences.

 

Réhabilitation des valeurs

L'Égypte est ainsi arbitrairement rattachée à l'Orient et au monde méditerranéen géographiquement, anthropologiquement, culturellement. C'est donc dans un contexte singulièrement hostile et obscurantiste que Cheikh Anta Diop est conduit à remettre en cause, par une investigation scientifique méthodique, les fondements mêmes de la culture occidentale relatifs à la genèse de l'humanité et de la civilisation. La renaissance de l'Afrique, qui implique la restauration de la conscience historique, lui apparaît comme une tâche incontournable à laquelle il consacrera sa vie. C’est ainsi qu’il s'attache, dès ses études secondaires à Dakar et St Louis du Sénégal, à se doter d'une formation pluridisciplinaire en sciences humaines et en sciences exactes, nourrie par des lectures extrêmement nombreuses et variées. S'il acquiert une remarquable maîtrise de la culture européenne, il n'en est pas moins profondément enraciné dans sa propre culture. Sa parfaite connaissance du wolof, sa langue maternelle, se révèlera être l'une des principales clés qui lui ouvrira les portes de la civilisation pharaonique. Par ailleurs, l'enseignement coranique le familiarise avec le monde arabo-musulman. A partir des connaissances accumulées et assimilées sur les cultures africaine, arabo-musulmane et européenne, Cheikh Anta Diop élabore des contributions majeures dans différents domaines esquissées ci-après.

 

Une vison économique avant-gardiste

La vision économique du professeur Cheikh Anta Diop est indissociable du cadre fédéral de l’Afrique. Dans son livre, «Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire», le Professeur Cheikh Anta Diop avait indiqué que l’Afrique noire recèle la moitié des réserves hydroélectrique du monde, sans compter le potentiel solaire avec un milliard de kilowatts/heure par jour et l’énergie atomique à travers l’uranium.

Sur un autre registre, le Professeur Cheikh Anta Diop prônait un usage raisonné de la dette et des fonds d’investissements par les pays africains. Cheikh Anta Diop  soutenait que: «le plus important, c’est la volonté collective de servir le continent africain».

 

Témoignages

En Mars 1996, j'ai été invité à Dakar lors de la commémoration des dix ans de la mort du professeur Cheikh Anta Diop, avec plus d'une centaine de chercheurs venus des quatre coins de la planète. Il était alors déjà question de dynamiser et de fructifier le patrimoine culturel, politique et scientifique que Cheikh Anta Diop avait durant sa vie commencé à bâtir sur un terrain quasiment désertique.

Sur le plan culturel son message ne souffre pas d’ambiguïté, il faut que les Noirs (Nègres) d'Afrique et de la Diaspora se rendent mieux compte de l'incommensurable apport culturel et scientifique que l'évolution de notre monde moderne leur doit. La Civilisation égyptienne reconnue partout comme étant la source principale de nos connaissances en sciences est bel et bien d'origine nègre; et jusqu'à preuve du contraire l'Egypte se trouve bien comprise dans le continent africain.

Cheikh Anta Diop est sans nul doute, l'homme dont les idées ont le plus influencé les intellectuels d'Afrique et du monde noir. Mais comme tout héros, il a été le martyr de sa glorieuse épopée. Il a, en effet, payé au prix le plus fort son non-conformisme; car il a osé révéler que les Nègres, hier assujettis comme esclaves ou colonisés, ont été initiateurs de la civilisation mondiale.

Mais n'étant ni historien ni anthropologue, j'ai été durant mes années universitaires à Dakar plus attiré par les idées politiques et économiques qui se dégageaient des thèses du grand professeur que j'ai eu la chance de rencontrer en cette période des années 80.

 

Cheikh Anta Diop aimait nous enseigner qu'en toute chose il y a l'essentiel et le reste; et que les Noirs ont l'impérieuse nécessité de se réapproprier leur vraie histoire qui est loin de se résumer à ce que, par des siècles de domination esclavagiste et coloniale, d'aucuns ont toujours essayé de les convaincre à dessein. En restituant à l'Afrique son antériorité culturelle, il a permis aux Africains de retrouver une  fierté sans aucun doute plus légitime que celle dont les Européens se revendiquent du lègue gréco-latin, qui s'est amplement servi et souvent sans le reconnaître de son contact avec la Civilisation africaine et particulièrement égyptienne.

 

Avec ce chantier immense de la réappropriation de nos valeurs culturelles, le lègue politique et économique indispensable au continent africain tourne autour de l'idée majeure et centrale de l'unité politique et économique qu'il considère à juste raison comme une condition sine qua non à tout réel développement en Afrique. «Les fondements économiques et culturels d'un Etat fédéral d'Afrique noire», une de sa douzaine de publications est d'une richesse et d'un pragmatisme pertinent qui contient les tracés indispensables de la voie à suivre pour sortir l'Afrique de sa marginalisation due aux systèmes de pillage organisés par ses exploiteurs de l'extérieur et de l'intérieur.

Et quand certains avaient l'outrecuidance de le taxer d'utopiste, il rétorquait avec force ceci:

"...si c'est au nom du réalisme politique que nous en sommes arrivés là où nous nous trouvons aujourd'hui dans le concert des nations,  alors il est grand temps de devenir utopiste sans réserve aucune...".

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