Hassan Hajjaj: Artiste africain hybride

08/10/2015

Tous ceux qui sont passés devant la façade du 30-32 Calvert Avenue à Londres en garde forcément le souvenir. La boutique fonctionne comme un souk, lieu aussi bien de sociabilité que de commerce. Ceux qui y entrent peuvent s'y installer pour prendre un thé et discuter avec le propriétaire. Difficile de ne pas être interpellé par la multitude d'objets décalés et multicolores qui ont su trouver une seconde vie dans la boutique de Hassan Hajjaj, Anglais d'origine marocaine.

«Je ne suis pas anglais, je suis londonien.» Pour ce natif de Larache (nord du Maroc), arrivé dans la capitale anglaise à l'âge de 13 ans, Londres, territoire étrange et étranger, a fini par devenir une partie de son essence: «En arrivant, je parlais arabe et français. J'ai pu garder un lien avec l'arabe grâce à mes parents, mais l'anglais a vite remplacé le français.» Le choc est dur pour le petit Hassan qui n'était alors jamais sorti du Maroc. «Le monde qui m'attendait à Londres était tellement différent de ce que je connaissais : la nourriture, le temps, la langue, la musique, les couleurs…», explique l'artiste. «Il n'y avait aucun Arabe dans mon école, alors, je me suis rapproché de ceux qui avaient un parcours similaire au mien, qui venaient d'arriver d'un autre pays: Caribéens, Indiens, Pakistanais, Jamaïcains…

«Nous nous sommes construit une communauté qui nous était propre, qui nous ressemblait.» Mais ce que les histoires de diaspora, toutes réussies soient-elles, ne racontent pas assez, c'est ce sentiment de décalage, d'écartèlement entre deux mondes. «J'étais un marginal dans mon pays et dans celui où j'étais arrivé. Vous laissez derrière vous votre maison, votre famille, vous devenez un semi-étranger pour les gens d'où vous venez. Quant au territoire dans lequel vous arrivez, il y aura toujours quelqu'un pour vous rappeler que vous n'êtes pas d'ici», se remémore Hassan Hajjaj.

 

L'art comme moyen d'expression

Le jeune Hassan grandit dans un Londres où le melting-pot anglais est en pleine effervescence. Participer à la vie de la mosaïque culturelle de la plus grande ville du Royaume-Uni est pour lui une façon de s'approprier son identité britannique. Peu intéressé par les études, Hassan Hajjaj se rapproche, en grandissant, de la scène artistique anglaise, assiste des amis designers en filmant leurs défilés, se met à la photographie, à la création de meubles.

«Nous voulions écouter de la musique qui nous ressemblait, mais cela n'existait pas. Alors, on trouvait un lieu, on ramenait un DJ et on se fabriquait un environnement sonore. Nous voulions créer des espaces qui nous renvoyaient à ce que nous étions, mes amis et moi», dit-il. Le Marocain devient un touche-à-tout et développe sa fibre artistique. «Le fait de créer est devenu une façon pour moi de m'adapter à ce nouveau pays qui était devenu le mien. Quand vous créez, vous devenez une nouvelle personne», explique-t-il dans son anglais à l'accent so british.

Exposé aussi bien à New York dans la Taymour Grahne Gallery qu'à la The Third Line Gallery à Dubaï ou dans le tout nouveau musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain de Rabat, l'art de Hassan Hajjaj fait le tour du monde. Celui qui a trouvé sa place au sein des artistes marocains contemporains multiplie les expériences, comme lors de sa collaboration avec la chanteuse Hindi Zahra dont il a illustré la pochette du dernier album Handmade. Pourtant, vivant de peu, Hassan Hajjaj a le succès modeste. «Je suis heureux que l'on s'intéresse à mon travail, mais je n'ai aucune idée de l'impact que cela a sur mes ventes. Je n'ai pas besoin de beaucoup, tant que je continue à créer», explique-t-il. Le cinquantenaire fait de l'art à son image, Européen et Africain à la fois, fier de sa multiculturalité.

 

Artiste africain hybride

Son œuvre préférée: les Kesh Angels, ces rideuses en djellabas à motifs militaires et babouches Louis Vuitton sur la place Jamaa Al Fnaa, encadrées par des produits de consommation courante marocains, clin d'œil assumé à Andy Warhol. L'influence du pop art est palpable jusque dans les lampes orientales faites de canettes et autres boîtes en métal récupérées, hommage à un Maroc populaire qui recycle tout. Hassan Hajjaj, que le chanteur Rachid Taha a surnommé Andy Wahloo (rien en arabe), aime détourner les objets de leur fonction première, leur donner une seconde vie, tout comme les migrants entament un nouveau chemin au sein de leur terre d'accueil.

Tout ce qu'il crée renvoie à une image à la fois traditionnelle et moderne, étendard d'un Maroc qui évolue dans la mondialisation sans perdre ses repères. «Je suis très fier de pouvoir présenter mes œuvres à la fois sous la bannière arabe mais également africaine. Je voudrais que l'Afrique du Nord reconnaisse son africanité et que l'Afrique accepte l'Afrique du Nord comme faisant partie d'elle», poursuit-il. L'Afrique, l'artiste la vit dans sa chair. «L'artiste africain doit toujours plus faire ses preuves que l'artiste occidental parce qu'il reste toujours perçu comme «africain» au lieu d'être perçu tout simplement comme un artiste. Or, pour devenir un artiste international, il faut d'abord faire ses preuves en Occident, c'est triste, mais c'est comme ça…», conclut-il sans oublier de réitérer son ambition de faire reconnaître l'art marocain comme africain; de participer à détruire les frontières et aider à construire un continent plus uni et plus fort.»

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