Les médias français n'ont toujours pas changé leurs logiciels sur l'Afrique

10/12/2016

On observe dans une frange de la presse française un regain d’idées reçues sur l’Afrique, qui relèvent du fantasme colonial et tirent vers le racisme de comptoir. Des prises de parti sur la politique africaine totalement dépassées.

 

Les médias français ont-ils tourné la page de la Françafrique?

Si la question parait d’un autre temps, certaines publications récentes dans les colonnes hexagonales permettent de douter. Pourtant, à en croire Lionel Zinsou, Franco-Béninois, Premier ministre et candidat à la présidentielle au Bénin, «C’est un fantasme français que la Françafrique!». Ce dernier expliquant dans un entretien sur France Inter que «désormais l’Afrique est en soi une puissance, […] les rapports de domination […] n’existent plus qu’à l’état résiduel». Et si, comme lui, on peut se réjouir de la disparition progressive des réseaux occultes d’affaires, construits sur les connections des services secrets sur le continent, il n’en demeure pas moins une réminiscence de cette pensée qui ferait de la France un guide occulte de l’Afrique. Cela s’exprime à travers une sorte de paternalisme moralisant qui est encore très présent dans les prises de parti de la presse française quant aux actualités de son voisin du sud.

 

Le blanc serait-il encore civilisateur?

On en est pas loin, lorsque le journaliste s’invente procureur.

Il ne faut pas non plus croire que la presse française soit systématiquement partisane. A vrai dire, une large majorité des publications à propos de l’Afrique est tout à fait objective. Seulement, c’est cette qualité d’ensemble qui permet l’infiltration pernicieuse de certaines idées totalement fausses dans un corpus crédible, qui relèvent d’un certain racisme quiet, éructant ses certitudes comme au comptoir.

Le problème n’est pas que, dans ces cas-là, la presse hexagonale ne comprend pas les véritables enjeux de ces situations, mais qu’elle refuse de comprendre. Elle refuse d’adopter un angle de lecture qui mette en valeur les tenants et aboutissants réels pour la population, la nation et les groupes ethniques concernés, et adopte volontairement un point de vue cavalier, focalisé sur les intérêts français dans le pays. Ce faisant, elle provoque non seulement la grogne d’une diaspora, irritée par un traitement si superficiel et partial de l’actualité de leur pays d’origine, mais elle désinforme sa propre population, les Français.

 

«L’Afrique appartient à l’Europe»

Ces abus sont particulièrement manifestes dans ce qui devient une véritable industrie de l’opinion autour des candidats africains.

«L’Afrique appartient à l’Europe» disait Lionel Zinzou, candidat à la présidentielle au Bénin. C'est certainement une confirmation de la main basse du groupe Bolloré sur un pan énorme de l'économie de cetains pays d'Afrique. Non content de son contrôle des programmes télévisés par le biais de Banijay Group qui ont provoqué une série de scandales en France, il opère également en Afrique. Via son quotidien, Direct Matin, le groupe s’est donné pour mission pénitente de soutenir certains candidats aux élections sur le continent africain. En se positionnant subjectivement en faveur d’un candidat, le journal montre qu’il se pense a dessus de l’opinion publique et l’expression populaire par le suffrage universel en Afrique, ce qui démontre à l'évidence une attitude antidémocratique et méprisante.

Et parfois, cela va bien au-delà du soutien un peu trop manifeste, et flirte avec l’insulte. En matière judiciaire, notamment, où il existe parfois un véritable système «deux poids, deux mesures» et où des accusations arbitraires sont énoncées à l’encontre de personnalités du continent, qui ne seraient jamais exprimées à propos de français, sous peine de poursuites pour violation de la présomption d’innocence et atteinte de l’image.

 

Le journal Le Monde et ses clichés sur l’Afrique

Que dire de "l'affaire Lamine Diack" -du nom de l'ancien président de l'IAAF-, dès la publication de cette information par Le Monde, vendredi 18 décembre, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans les chaumières sénégalaises. Les "déclarations" de Lamine Diack aux enquêteurs français relayées par Le Monde, révélant que des fonds russes auraient contribué, en 2012, au financement de la campagne de l’opposition contre le président sortant, Abdoulaye Wade, électrisent la classe politique sénégalaise et scandalisent les sénégalais. Là encore, c’est le signe d’un complexe de supériorité dangereux, qui fait de l’Africain un demi-civilisé, qu’il faut orienter vers la vérité, le bien, et ce en dépit de sa souveraineté.

Un autre exemple vient d’un article publié en septembre 2015 par "Le Monde": «L’encombrant bras droit d’Ali Bongo». Ce dernier traitait de Maixent Accrombessi, directeur de cabinet, conseiller et ami du président gabonais Ali Bongo, visé par une information judiciaire relative à une affaire un peu abracadabrante de biens mal acquis visant plusieurs dirigeants africains. On peut y lire que «lors de sa dernière venue en août, il avait fini son séjour en garde à vue dans les locaux de la police judiciaire à Nanterre, lundi 3 août. Le choc fut brutal pour cet homme habitué au faste des palaces et des restaurants étoilés du 8e arrondissement».

 

Les stéréotypes se suivent et se ressemblent tous.

Tout au long de l’article, il est grossièrement suggéré que le Gabon n’est qu’un Etat en carton-pâte, qu’il n’a ni constitution, ni institution, ni presse, qu’il y prévaudrait une forme de pouvoir archaïque, clanique et occulte propre à l’Afrique. Le Monde persiste et signe en développant également autour du décès, en mai dernier, d’André Mba Obame, ancien ministre d’Omar Bongo et principal dirigeant de l’opposition: «selon la vox populi, AMO aurait été empoisonné par des féticheurs béninois». Juste avant, l’article fait mention des penchants pour l’occulte d’Accrombessi, béninois de naissance. Là, on entre proprement dans la diffamation, sur fonds d’imaginaire maraboutiste du siècle passé.

Faut-il dès lors être surpris par les brouilles entre la France et nombre de pays d’Afrique (dernièrement le Maroc, après l’arrestation sans ménagement et contraire à toutes les règles de la diplomatie des ministres des Affaires Etrangères du Maroc et de la Communication de l’Algérie à leur arrivée à Roissy)? L’auraient-il fait avec des ressortissants américains? Tant que la presse sera vecteur d’idées colonialistes et passéistes, les rapports de la France et de l’Afrique continueront de subir ce déséquilibre, qui tôt ou tard, desservira le pays, jugé pour sa suffisance.

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