Sidya Sagna: Un coiffeur qui porte chance.

30/03/2016

C’est dans son modeste studio de douze mètres carrés, qu’il a coupé au milieu des années 1980 les cheveux de l’Ivoirien Laurent Gbagbo, opposant en exil à Vitry-sur-Seine, près de Paris, chez son ami de toujours Guy Labertit.

C’est toujours au rez-de-chaussée du centre d’hébergement social Aftam pour travailleurs africains qu’il a coiffé en 1985 un colonel tchadien en formation à l’École de guerre interarmées du nom d’Idriss Déby. Il fit de même quatre années plus tard à un colonel malien nommé Amadou Toumani Touré, lui aussi en stage d’état-major à Paris.

On connaît la suite: les trois clients de Sidya Sagna sont rentrés chacun dans leur pays pour accéder, souvent par la force, à la magistrature suprême. Lui est resté à Paris pour continuer à vendre ses services à d’autres têtes africaines, «couronnées» ou sur le point de l’être.

De sa main experte, le coiffeur, que tout le monde appelle par son nom de famille, Sagna, a offert une belle coupe au colonel nigérien Ibrahim Baré Mainassara avant qu’il ne rentre à Niamey pour devenir chef de l’État, de 1996 à 1999.

Ancien commandant de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco), ancien chef de la Mission des Nations unies en République centrafricaine (Minusca), le général sénégalais Babacar Gaye est aussi passé ici, sous les regards d’autres clients qui attendent leur tour assis en demi-cercle sur des sièges.

En bon voisin du «foyer», cheikh Babacar Fall, premier directeur général de la compagnie aérienne Air Afrique, y est venu faire un tour, tout comme le Malien Alpha Oumar Konaré, de passage à Paris.

«Alpha n’était même pas encore ministre quand je lui ai coupé les cheveux. Il l’a été bien plus tard, avant de devenir finalement président de la République pendant deux mandats de cinq ans [1992-2002]», se souvient Sagna.

 

Un tableau de chasse bien garni

Derrière sa silhouette sahélienne, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, le coiffeur, qui porte bien ses 76 ans, raconte avec jubilation ses séances avec des chefs d’État africains en exercice. Sortant d’une brève hospitalisation à la Pitié-Salpêtrière dans le 13ème arrondissement de Paris, le Burkinabé Blaise Compaoré, avait senti en 1991 le besoin d’une bonne coupe. Sagna s’est collé à la tâche, suivant un mode opératoire qu’il décrit aujourd’hui encore avec nostalgie et sens du détail.

«Une belle voiture de l’ambassade du Burkina Faso, se souvient-il, était venue me chercher avec tout mon matériel de travail. Guidé par le protocole, je suis arrivé dans la suite de Blaise dans son hôtel du 16ème. C’est là que je l’ai coiffé, avant d’être redéposé dans mon studio par la même voiture».

Autre président africain, même scénario: de passage à Paris, le Béninois Mathieu Kerekou fit appel aux services de Sagna, qui déplaçait à l’époque sa carapace avec beaucoup plus de facilité qu’aujourd’hui.

«J’ai été prévenu par l’ambassadeur du Bénin à Paris que je devais venir à l’hôtel de Kerekou pour lui couper les cheveux. A mon arrivée, il était très détendu et avait même plaisanté plusieurs fois avant le début de la séance. Il a bien apprécié sa coupe», se souvient, plus de trente ans plus tard, Sidya Sagna, les cheveux blanchis par l’âge et les épreuves de la vie.

Était-il ressorti de ces deux rendez-vous présidentiels avec une mallette d’argent, comme il était d’usage à chaque fois qu’on était reçu par Omar Bongo, autre chef d’État africain?

A la question, Sagna répond par un sourire énigmatique. Il préfère plutôt parler de la conjoncture de l’époque. «Les chefs d’État ne payaient pas directement eux-mêmes, confie-t-il. C’est l’aide de camp ou une autre personne de l’entourage qui s’en chargeait. Je puis simplement dire qu’on pouvait alors faire jusqu’à 4 millions de francs de chiffre d’affaires mensuel [en anciens francs, c’est-à-dire 40 000 francs, soit quatre fois le salaire d’un ouvrier de l’époque], surtout avec de gros pourboires laissés par certains illustres clients».

Devant l’insistance, «le coiffeur des présidents» concède quelques éléments sur l’état de son patrimoine: des comptes bancaires avec de quoi vivre dans la dignité en France, une maison et un terrain à mettre en valeur à Banjul, quand il rentrera au pays, après le départ de Yahya Jammeh du pouvoir.

 

La coiffure, un don de Dieu

En attendant, Sagna assure le service sept jours sur sept, de 10 heures à 19 heures. Il ne pense nullement à la retraite, ni même aux vacances qu’il n’a jamais prises en près de quarante années de métier. Pour lui, la coiffure n’est pas seulement une activité génératrice de revenus. C’est une passion de jeunesse. Dès ses premières années sur les bancs de l’école, il se met à couper aux ciseaux les cheveux de ses camarades. Ses talents se confirment au collège puis au lycée, où il passe du bénévolat à la prestation rémunérée. A cet âge-là déjà, il coupe les cheveux de Babacar Ndiaye, premier ambassadeur du Sénégal à Banjul. «Personne ne m’a formé, c’est la main de Dieu», assure le Franco-Gambien.

 

En 1973, il cède aux sirènes de l’aventure et prend les chemins de la France. Nul besoin de visa pour les ressortissants d’anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne. Sagna se fait alors passer pour un Sénégalais afin d’atterrir à Paris, malgré son français approximatif. Dans la capitale française s’offre à lui la possibilité d’être employé dans une parfumerie, puis celle de devenir interprète à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Il finit par saisir la première et travaille trois mois, juste le temps d’obtenir une affiliation à la Sécurité sociale.

Avec ses premières économies, Sagna se rend au magasin BHV pour acheter une tondeuse manuelle et s’installe au foyer africain de la rue de Sedaine, dans le 11ème arrondissement de Paris. Il y coiffera sans distinction riches et pauvres, jusqu’à l’incendie criminel de 1980 qui ravagea le foyer, faisant trois morts et imposant le relogement des travailleurs africains au 11-13, rue de Bellièvre, dans le 13ème arrondissement.

Depuis trente-six années, Sagna officie dans le même salon de coiffure dans lequel il a reçu les présidents Amadou Toumani Touré, Laurent Gbagbo, Idriss Déby Itno, Ibrahim Baré Mainassara, Alpha Oumar Konaré, mais aussi des anonymes qui viennent s’offrir pour 5 euros une coupe sans rendez-vous, assurée par ses doigts porteurs de bonheur.

De ses prestigieux clients, «le coiffeur des présidents» n’a jamais eu aucune nouvelle. «Seul Alpha Oumar Konaré faisait prendre de mes nouvelles par son chauffeur», dit-il, sans rancune ni regret.

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