La maison natale de Senghor envahie par les abeilles

23/06/2016

Après un essor considérable dans le passé, le tourisme au Sénégal est en chute libre. Selon les statistiques, ce pays qui accueillait à lui seul neuf millions de touristes par an, dans les années 1970, n’en reçoit plus que 450.000 aujourd’hui. Cette baisse de performance inquiète certains acteurs qui en recherchent les causes. Le secteur est frappé par une mauvaise gouvernance et la déperdition des valeurs culturelles, dénonce le Syndicat patronal de l’industrie hôtelière du Sénégal (Spihs). Le coût de vie élevé dans les lieux attractifs du tourisme sénégalais contribuerait aussi à la chute. La «destination Sénégal» coûte trop cher aux touristes qui préfèrent donc aller dans les pays comme le Bénin où le billet d’avion et les hôtels sont moins chers. Quel est le touriste qui acceptera de payer autant pour venir plonger les pieds dans l’eau, sous un soleil qui brille aussi bien à Casablanca au Maroc, ou à Monastir en Tunisie pour beaucoup moins. Les propositions pour attirer les touristes manquent cruellement d’inspiration. Les lieux et vestiges historiques ne sont pas mis en valeur. Ces lieux qui devaient attirer le touristes sont laissés à l'abandon. Et c'est le cas de "Mbin Diogoye", la maison d'enfance du premier président du Sénégal: Léopold Sédar Senghor.

 

Joal, la petite plaque plantée à l’entrée de la ville et sur laquelle on peut lire le nom de la localité est loin d'indiquer au visiteur qu'il est dans l'espace qui a enfanté le premier président du Sénégal.

Et la maison où Senghor a passé une partie de son enfance est devenue un musée très peu fréquenté, un musée aux allures de maison abandonnée. La maison on l’appelle "Mbin Diogoye".

Dans la langue du terroir, le Sérère, "Mbin Diogoye" veut dire la maison de Diogoye. Diogoye qui signifie le "Lion", était le père du premier président du Sénégal Léopold Sédar Senghor .

Le caractère presque anonyme et le délabrement de la porte d'entrée de la cour laissent le visiteur perplexe qui se trouve dans une maison fantôme laissée à l'abandon.

Dès que la porte d'entrée est franchie, le visiteur est envahi par un sentiment de déception.

"Je ne pense pas qu’un officiel sénégalais digne de son rang acceptera de recevoir ici ses homologues étrangers dans ce musée avec son état actuel", se désole le conservateur des lieux.

La maison ou Senghor a vécu son enfance est construite en pierres et recouverte de tuiles. Si cette maison construite en 1880 au 19ème siècle est encore debout l'usure du temps et l'abandon deviennent ses plus grands ennemis. Même pas une couche de peinture pour sauver les apparences et cacher les imperfections.

"C’est une honte pour le Sénégal cette maison. Je ne suis pas très fier d’ouvrir la maison chaque matin. Ce n’est pas digne de Senghor", ajoute M. Etienne Dieng.

La visite de la maison commence par la chambre privée du Lion, Basile Diogoye le père de Senghor

"C’est la chambre privée du père de Senghor. A l’époque c’était l’une des maisons les plus importantes de Joal », précise le conservateur. Mais aujourd’hui les abeilles ont pris possession de la maison.

Après les explications du conservateur, on ne peut s'empêcher de se demander comment le père de Senghor, un riche homme d’affaires, vivait dans cette maison avec ses cinq épouses. Senghor est le vingt-quatrième fils d'un père qui avait quarante-et-un enfants. La question est aussitôt évacuée par Étienne.

"Le lion vivait ici avec seulement deux épouses les autres étaient à Djilor non loin de là", explique-t-il.

A peine la visite terminée, des élèves de sixième, conduits par leurs professeurs, arrivent dans l'enceinte de "Mbin Diogoye". Les éleves sont certes jeunes mais ils sont de Joal et ils veulent tout savoir sur la vie du premier noir à siéger à l'Académie française et premier président de leur nation.

Le conservateur va révéler aux élèves que le père de Senghor ne voulait pas épouser Gnilane Bakhoum, la mère du poète-président mais qu'il avait été contraint par un sage du village qui lui aurait dit, cette femme n'est pas une femme ordinaire

"Senghor a vécu les premières années de sa vie dans cette maison et c’est un prêtre français qui lui a appris le Ouolof car il ne parlait Ouolof", ajoute-t-il.

Si Senghor a vécu dans cette maison, aujourd'hui la moins visitée de la zone, ces premiers pas à l'école, les pas les plus significatifs, il les a effectués au séminaire de Ngazobil à 5 km de Joal. A quelques minutes de route, le visiteur est frappé par le contraste des deux lieux qui semblent encore résonnaient de la voix du petit Léopold. Le Séminaire de Ngazobil s'ouvre sur un vaste domaine situé en bordure de mer que l’Église a acquis pendant la colonisation. Des arbres bien disposés sont visibles partout. L'endroit est idéal pour les études, les oiseaux aussi profitent de la tranquillité des lieux.

L'aspect physique des lieux contraste avec "Mbin Djogoye". Ici l’Église prend soin du cadre, c'est même une école d'excellence. Les élèves qui y sont formés sont destinés à devenir des prêtres.

Le Directeur de l'école L’Abbé Étienne Sène présente une classe symbolique où la matière du jour est le latin. "Senghor a étudié dans cette classe à l’époque", indique le directeur.

Le latin, Senghor parlait bien cette langue morte qui n'est plus enseignée au Sénégal que dans les écoles privées catholiques et les Séminaires.

Quand le soleil se couche à Ngazobil et à Joal, le pays sérère retrouve son calme et sa tranquillité et par moment les coupures d'électricité. Car expliquent les habitants du village les coupures d'électricité font partie du décor ces derniers temps. Mais quand l'électricité est là, les lampadaires éclairent la chaussée déserte. Alors que dans certains hôtels restaurants de la localité l'atmosphère devient plus animée avec la présence de certains touristes de passage pour l'ile voisine de Fadiouth à la recherche d'exotisme.

L'ambiance dans les hôtels restaurants de Joal cache pourtant un profond malaise. Le pays sérère attend depuis longtemps le retour des restes de Senghor. Gabriel Diagne est le président du Cercle Culturel Léopold Sédar Senghor de Joal Fadiouth. Il exprime le chagrin de toute une société: "Nos attentes sont clairs. C’est le dernier rendez-vous qu’il nous a donné dans son poème testament "Quand je serais mort". Il a clairement dit quand je serais mort enterrez moi à Joal pour que je puisse enfin reposer avec mes ancêtres. Cela a été une déception de le voir reposer à Dakar", déclare M. Diagne.

Depuis 15 ans que Joal attend le retour des restes de Senghor. Il poursuit: "Nous sommes suspendus à la décision de la femme de Senghor car quand quelqu’un est marié, il n’est plus seul . Joal attend les restes de Senghor et son épouse le sait. Elle a entendu le cri du cœur d’une ville qui attend son fils", ajoute M. Diagne.

Pour le moment l'homme qui a dirigé le Sénégal pendant 20 ans de 1960 à 1980 avant de se retirer du pouvoir repose au cimetière chrétien de Bel Air à Dakar.

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