MHD ou le retour d’africanité chez les Afro descendants

06/07/2016

Le jeune musicien parisien qui chante sur des rythmes africains dans un genre qu’il a baptisé «afro trap» sidère et à la fois séduit le net. Derrière le phénomène, l’influence musicale du continent se lit partout. MHD n’a pas de temps à perdre. Chaque jour qui passe, le compteur de ses vidéos sur internet court davantage vers les 100 millions de vues. Un soir, il est dans Le Petit Journal sur Canal Plus, un autre dans Touche Pas Mon Poste sur D8, où il enseigne le déhanché sapé à des chroniqueurs hébétés. Les joueurs du Paris Saint-Germain se filment dans les vestiaires sur son morceau Fais le mouv. Il exécute les premières parties du rappeur Booba, chante avec Black M ou Angélique Kidjo. Et oui, il sera sur les programmations des plus grands festivals d'Europe qu’il ne connaissait pas jusqu'ici. MHD pourrait n’être qu’une sensation estivale, un petit retour d’africanité chez les secondos européens; il est l’écume bouillonnante d’une lame de fond.

 

C’était il y a quelques mois seulement. Mohammed Sylla, Parisien du XIXe arrondissement dont les parents viennent de Guinée, publie sur sa page Facebook une vidéo où il rappe sur des morceaux africains, le duo de R&B nigérian P-Square notamment. Quelques heures plus tard, son improvisation cumule plus de 2000 partages. Il n’en revient pas. Avec un sens de l’opportunité qui ne laisse d’épater, il enregistre son premier morceau original, filme son premier clip, Afro Trap, Part. 1, un plan séquence dans son quartier où ses potes se passent la caméra, chantent en cœur un refrain plein de fumerolles («la moula», c’est le cannabis) et surtout dansent un menu pas volé aux nuits de Kinshasa. Il y a, dans la guitare congolaise, dans la rythmique syncopée, mais aussi dans cette esthétique et ces textes qui relèvent essentiellement de préoccupations urbaines, une évidence de créolité culturelle et d’éloquence bitumineuse qui embrase la toile.

 

Le groupe Daara-J Family l'avait prédit: Le rap n'a fait qu'un tour en occident. Mais reviendra sur la terre de ses origines: l'Afrique. Depuis, MHD, son pseudo composé sur les consonnes de son prénom, ses 21 ans bien tassés, a sorti un album où il pose sur la pochette avec une main badigeonnée aux couleurs guinéennes et l’autre à celles de la France. Il a joué au stade de Conakry. Et chacune de ses chansons bénéficie de ses infimes gimmicks chantés et dansés qui imposent plus largement encore le style qu’il a fomenté: «afro trap», mélange de sons africains et de rap ardent. Mais MHD ne surgit pas du néant. Depuis plus de quinze ans, le rap français s’africanise, avec le collectif de Passi, Bisso Na Bisso, avec Mokobé, mais aussi, plus récemment, avec la vague issue du label Wati B (Maître Gims, Black M) ou encore Gradur. Tous sont nés en Afrique ou de parents africains, tous ont grandi avec une bande originale qui métissait rythmes du Sud et rap américain, tous ont suivi sur le net l’émergence des nouvelles musiques électroniques de Luanda, Kinshasa ou Abidjan. Leur son est le produit d’une histoire.

Dans les bureaux du label Syllart, à Paris, la directrice Binetou Sylla, historienne de formation, 27 ans tout juste, est affairée. Elle vient de publier il y a quelques jours une compilation rafraichissante, AfroDias, qui mêle des jeunes français issus de la diaspora africaine (y compris la Guyane) à des artistes africains, sans distinction autre que l’exigence mélomane. Il y a trois ans, à la mort de son père Ibrahima Sylla, elle reprend son catalogue: l’une des plus belles collections de musique africaine au monde qui contient notamment des disques d’Oumou Sangaré, Baaba Maal, Ismaël Lo, mais aussi la plupart des pionniers de la musique moderne malienne, sénégalaise, congolaise, guinéenne. «Avant qu’il ne parte, raconte Binetou, j’ai demandé à mon père si j’étais capable de prendre sa succession. Il m’a répondu oui, si j’accrochais bien mon pagne».

 

Ibrahima Sylla, un peu avant l’invention du concept de world music ou de sono mondiale, a été un des rares producteurs africains à s’imposer en Europe. Pour Binetou, l’enjeu est différent: «Je suis Française et je suis Africaine! Il ne s’agit pas pour moi de conquérir, je suis déjà là!» Dans les années 1980, des producteurs anglais ou français ont adapté la musique des artistes africains pour leur permettre d’atteindre de nouveaux marchés plus lucratifs; il s’agissait pour l’essentiel d’une traduction du Sud vers le Nord. Binetou Sylla, elle, s’alimente directement à la source, sa compilation reproduit trait pour trait les miracles mélodiques des mégalopoles africaines, des musiques qui inspirent déjà largement les musiciens occidentaux –de Stromae à Beyoncé– et qui n’ont plus besoin d’être transformées pour voyager. Plus encore, la compilation du label Syllart, distribuée avec force par Universal, ne sépare plus les Africains d’Afrique et les enfants d’Africains: «Pour ma génération, la frontière culturelle Nord-Sud est plus que jamais virtuelle, il y a des rythmes et des questions qui traversent en même temps les jeunesses de Nairobi et de Berlin. S’il y a quelque chose de politique, dans ma démarche, c’est de mettre sur un pied d’égalité les Africains et la diaspora. Mais aussi de raconter cette histoire d’un point de vue endogène. Nous n’avons plus besoin d’interprètes.»

Please reload

  • Facebook - Black Circle
  • Twitter - Black Circle