Élégie pour les migrants: Pour Mamoudou, Mohsen, John, Rachid, Fatou, Sarah... et les autres.

29/05/2018

Étranger indésirable, pour un jour ou pour toujours, le Sans-papiers est un mythe qui participe aux fondements culturels d’une nation. Avec ses héros, ses luttes glorieuses et ses épisodes dramatiques, le mythe du Sans-papiers renvoie à des enjeux politiques, sociaux et symboliques fondamentaux : qu’est-ce que mener une vie à la fois ordinaire et non-officielle ? Comment le Sans-papiers et l’État s’accommodent-ils, chacun, du légal et de l’illégal, jusqu’à la régularisation, acte de quasi-transsubstantiation par lequel l’État transforme l’inconnu en connu, l’innommable en nommable, l’officieux en officiel ?

 

Samedi, un Malien âgé de 22 ans, Mamoudou Gassama, a sauvé un petit garçon suspendu au balcon d’un appartement situé au 4ème étage d’un immeuble parisien.

Considéré comme un héros par les internautes et une grande partie de la classe politique, il a été reçu lundi matin par le président Emmanuel Macron.

L’Élysée a annoncé dans la foulée la régularisation du jeune homme partit du Mali depuis cinq ans et arrivé en France il y a six mois et jusqu’ici resté sans-papiers.

Il n’a pas fallu plus de 48 heures pour que le gouvernement et le chef de l’État s’emparent de cet exploit hors du commun.

 

Ce qui est frappant c’est la différence de traitement entre ce jeune homme et tous les autres. Cela prouve par ailleurs que quand l’administration veut, elle peut. Ce qui nous marque, c’est toutes ces personnes dans l’ombre, qui ont des parcours très compliqués, et qui doivent patienter des mois avant de voir leur dossier traité. Sans oublier les conditions d’accueil réservées à certains migrants. L’histoire de Mamoudou Gassama, c’est surtout l’exception qui confirme la règle.

Le traitement accordé à Mamoudou Gassama n’est pas celui réservé aux migrants à la frontière italienne, avec un déploiement important de gendarmes pour empêcher ces gens de rentrer en France, y compris des mineurs et ce en totale opposition avec ce que dictent les traités européens. Ce n’est pas non plus la politique menée à Calais où les policiers continuent d’empêcher ceux qui le souhaitent d’aller en Angleterre. Sans parler de la situation inhumaine dans Paris avec les campements insalubres du canal Saint-Denis ou quai de Jemmapes où l’État a laissé faire.

Ce jeune Malien, a avec héroïsme certes, fait ce qu’il pensait être juste. Ce qui est intéressant c’est que ce type de séquence permet de montrer les migrants de façon positive. Ce n’est généralement pas sous cet angle-là qu’ils sont présentés par les politiques ou dans les médias. Cette histoire humanise et cela peut modifier la vision de la migration de l’opinion publique. C’est une opportunité, il faut la saisir, même si ce n’est pas la première fois qu’un « sans papier » s’illustre à travers un geste héroïque.

 

Nos souvenirs reviennent avec l’acte de bravoure unanimement salué de Lassana Bathily, 25 ans à l’époque, qui jadis sans-papiers malien fuyant les contrôles de police, est devenu le "héros" de l'Hyper Cacher, devant qui on a déroulé le tapis rouge et qui raconta sa nouvelle vie dans un livre publié dont le titre rappelle l’humilité du jeune homme.

C'était un vendredi, à quelques minutes de la fin de son service. Lassana Bathily, manutentionnaire, rangeait des cartons de surgelés au sous-sol du supermarché casher, quand il entend des tirs et voit une quinzaine de personnes débouler.

En haut, un djihadiste, Amédy Coulibaly, a pris en otage des clients. Lassana Bathily en sauve une partie. Quelques jours plus tard, flottant dans un costume neuf, il obtient la nationalité française dont il rêvait "depuis (son) enfance". Puis rentre auréolé de gloire au Mali, d'où il était parti à 16 ans pour tenter sa chance à Paris.

Le tourbillon médiatique s'est estompé, Lassana Bathily a quitté son foyer de jeunes travailleurs pour un logement social et abandonné son job à l'Hyper Cacher pour un emploi à la mairie de Paris.

En 2014, c’est Mohsen, un jeune tunisien de 26 ans, sans peur et sans reproche, mais aussi, plus cruellement, sans-papiers était le héros de l’incendie d’Aubervilliers

Il était en France depuis trois ans. Il n’avait écouté que son courage, n’hésitant pas à mettre sa vie en danger pour aller frapper aux portes et alerter de l’imminence d’un embrasement de grande ampleur, jusqu’à secourir une femme et ses deux enfants en les évacuant sur un échafaudage depuis le 6ème étage. Ce qui obligea le préfet de la Seine-Saint-Denis de confesser qu’il ferait un geste pour récompenser l’auteur d’un geste en tout point intrépide et valeureux en demandant à ses services d’étudier son dossier afin de donner un fabuleux coup de pouce à son processus de régularisation.

 

De l’autre côté des Alpes, John Ogah, un migrant nigérian, a été baptisé le 31 mars dernier par le souverain pontife au Vatican. John Ogah 31 ans, originaire du Nigeria avait quelques mois au paravent arrêté un Italien qui venait de commettre un vol armé d'un hachoir dans un supermarché de Rome. Le sans-papiers nigérian, qui mendiait depuis quelques mois devant l’établissement, a désarmé le voleur, l’a assommé, puis a attendu l’arrivée de la police avant de s’éclipser craignant d’être arrêté à son tour et expulsé. Grâce aux vidéos surveillance du supermarché, la police a pu retrouver le héros discret et l’a récompensé: John Ogah a obtenu un titre de séjour en Italie.

 

Parfois les services de l’État ont bégayé ou manqué à leur rôle de valorisation de ces êtres humains hors du commun. Dans le Gers à Pont-Neuf, par une belle nuit de septembre 2014. Il était une heure du matin. Rachid J. traversait le pont Neuf à Toulouse au moment où un homme assis sur le parapet s'est jeté dans la Garonne. Bon nageur, Rachid J. plonge immédiatement à sa suite, et parvient à le rattraper in extremis. Puis il le tire vers la berge où, aidé par un passant, il hisse le malheureux, blessé mais vivant, sur le sol sec. En récompense de sa bravoure et du mérite dont il a fait preuve, c'était finalement une obligation à quitter le territoire français (OQTF) qui lui était délivrée par le préfet du Gers.

Pour l'administration, Rachid J était un «étranger sans papier» âgé de 24 ans déjà connu de la police de l'air et des frontières. Il a pu obtenir son quitus pour rester en France qu’à la faveur d’une nullité dans la procédure et non parce que la préfecture aurait fait preuve d'indulgence à son égard.

 

Parmi les injustices qui font étouffer de rage bien des candidats à l’exil, il y a les tracasseries inimaginables liées à la recherche d’un visa. Cet état de fait aujourd’hui a pris des proportions telles que la préparation d’un voyage vers l’étranger fait pousser des cheveux blancs aux plus résistants.

Obtenir un visa, principalement pour des destinations hexagonales, c’est la croix et la bannière. Tout se passe comme si toutes les juridictions du monde s’étaient liguées pour leurs interdire le franchissement des frontières de l’étranger. Dans des ambassades comme celle de la France en Afrique sub-saharienne, les systèmes mis en place pour l’attribution de visas aux Africains sont d’une rigueur inutilement procédurière, à la limite risible, parce que grossièrement martiale.

 

A vrai dire, le spectacle de dénudation judiciaire auquel on soumet nos compatriotes qui expriment le souhait de voyager tourne douloureusement à des scènes d’humiliation qui ne sont pas de nature à nous conforter dans l’idée que nos frères occidentaux nous regardent comme des créatures à part entière.

 

L’extrême diversité des dossiers requis, le temps nécessaire à leur dépouillement, la nature des questions qui font suite à leur exploitation, rien dans la physionomie globale du visa n’encourage à aller à sa recherche. Alourdis par des préjugés raciaux parfois sans fondement, les occidentaux, à travers leurs dirigeants, ont fini de transformer le visa, sous nos yeux, en un objet d’horreur, une source de tensions véritables qui, à la limite, nous font découvrir sous un autre jour la vanité même de notre indépendance et de notre liberté de mouvement au cœur d’un monde affranchi depuis des décennies maintenant de ses lugubres étanchéités géographiques.

 

Aujourd’hui, avec toute la complexe procédure qu’une ambassade comme celle de la France au Sénégal impose à ceux parmi nos compatriotes qui le cherchent, on a fini d’imposer à notre conscience l’image fausse selon laquelle le visa est cette espèce de miracle matériel dont l’obtention garantit une cure de pureté identitaire.

S’il est vrai qu’une fraternité universelle sincère est la base indéniable de la beauté d’un monde assimilé, il est temps que ceux qui se gargarisent de délits de faciès comprennent alors, une bonne fois pour toutes, qu’à chaque fois qu’on exige du voyageur un visa pour le laisser franchir quelque frontière, on lui ouvre une parcelle de territoire certes, mais on lui ferme sans le vouloir peut-être une fenêtre de notre cœur.

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