Julius Nyerere: Le Père du Socialisme traditionnel africain.

On le surnommait le "Mwalimu", c'est-à-dire l'instituteur ou le professeur, en référence à ses débuts comme enseignant. Mais derrière cette appellation, il y a tout le respect des populations tanzaniennes pour celui qu'elles considèrent comme l'un de ses principaux guides. Travailleur acharné de l’indépendance puis de l’union entre Tanganyika et Zanzibar, leader incontesté de Tanzanie pendant 25 ans, défenseur du panafricanisme et d’un socialisme africain, Julius Nyerere, mort en 1999, est toujours vénéré en Tanzanie. Dans tous les bâtiments officiels, les banques, les postes, les administrations, le portrait de Julius Nyerere trône aux côtés de celui de l’actuel président tanzanien. Ce n’est pas pour déplaire à l’immense majorité des Tanzaniens. Julius Nyerere reste dans l’esprit de beaucoup un père. "Baba wa taifa", le père de la nation.

 

Le premier président de la Tanzanie fut un des hommes les plus brillants de sa génération. "Baba wa taifa" a bâti une nation sur le modèle du village africain. C’est l’histoire d’une Afrocentricité avant l’heure, avec ses succès et ses échecs.

Au sommet de l’histoire de la Tanzanie, on trouve la civilisation Swahili, ensemble de villes noires richissimes et sophistiquées, qui furent -malgré une résistance formidable- détruites par les esclavagistes portugais dès le 16ème siècle. Le pays fut par la suite la principale victime de la traite négrière arabe qui y fit des millions de victimes au 19ème siècle. C’est ce territoire dévasté qui alors subit la loi féroce des colons allemands, à travers la répression de la révolte Maji Maji et ses 250 000 morts au début du 20e siècle.

 

Fils d’un chef traditionnel, Julius Kambarage Nyerere naît en 1922 à Tanganyika -partie continentale de la Tanzanie- sous occupation des britanniques ségrégationnistes. Il étudie l’éducation à la célèbre université Makerere en Ouganda et hérite donc du nom swahili de "Mwalimu" (enseignant). C’est à Makerere qu’il débute son engagement politique, et c’est au cours de ses études en Ecosse qu’il analyse en profondeur la structure économique de la société africaine traditionnelle. Retourné à Tanganyika, il prend la tête du parti TANU (Tanganyika African National Union) et s’impose localement et internationalement comme le leader du pays. Les colons anglais, après l’avoir contraint à démissionner de son poste d’enseignant, finissent par négocier avec lui et entament la décolonisation pacifique de Tanganyika, alors qu’ils écrasent dans des rivières de sang le mouvement indépendantiste Mau-Mau au Kenya voisin.

Julius Nyerere devient président de Tanganyika en 1962. Il est "Baba wa taifa" (le père de la nation). C’est là qu’il va développer et appliquer une vision originale et inédite, centrée sur l’expérience africaine et qui rompt résolument avec la pensée coloniale. Le président fait de Tanganyika le premier Etat africain décolonisé à adopter une langue noire comme langue officielle. Le Swahili, langue bantoue, langue d’échange de toute la côte Est à l’époque impériale, est désignée par Julius Nyerere, pourtant issu du peuple Zanaki, comme langue majeure du pays. Le président profite de la révolution à Zanzibar, qui voit les Noirs renverser le pouvoir séculaire arabisant esclavagiste, pour annexer l’île. Tanganyika devient une avec Zanzibar, c’est ainsi que Julius Nyerere fait naître la TANZANIE.

Sur le plan continental, il apporte son soutien inconditionnel à l’ANC en Afrique du Sud, aux indépendantistes du Zimbabwe et du Mozambique, et intervient militairement en Ouganda et aux Seychelles. Panafricaniste déterminé, il est favorable comme Kwame Nkrumah à la naissance d’un Etat fédéral africain. Nyerere est un des pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A) en 1963. Mais c’est surtout sur le plan économique que le "Mwalimu" va engendrer une révolution légendaire, une Afrocentricité avant que le chercheur africain-américain Molefi Kete Asante ne théorise ce concept. Ce retour centré sur la tradition africaine, fut symbolisé en Tanzanie par un mot: UJAMAA.

 

Ujamaa ou le socialisme traditionnel africain

Enoncée en 1962 dans son manifeste Ujamaa, la base du socialisme africain, Julius Nyerere détaille sa vision:

La société africaine traditionnelle assure la sécurité et la protection matérielle et morale de tous ses membres. Elle est donc socialiste contrairement au capitalisme où c’est chacun pour soi sans filet de sécurité. L’accumulation de richesses, propre au capitalisme traditionnel occidental, traduit par conséquent la non confiance en la société où on vit dans l’angoisse de tout perdre. L’africain n’a donc pas besoin d’accumuler de la richesse de manière excessive.

La société traditionnelle africaine est égalitaire, et tous les membres du clan sont riches ou pauvres. La distribution de la richesse est faite le plus équitablement possible. Il n’y a pas de mal à vouloir être riche et à vivre confortablement dans la société traditionnelle africaine, si cette richesse est partagée et si elle n’est pas utilisée pour dominer les autres.

L’exploitation de l’homme par l’homme à des fins d’enrichissement ostentatoire est inacceptable dans la société traditionnelle africaine.

La terre n’appartient à personne. C’est un cadeau de Dieu, elle est indispensable à la vie. Dans la société traditionnelle africaine, le chef distribue les lopins de terre équitablement, sans jamais les posséder ou les vendre. Les propriétaires terriens dans la tradition capitaliste occidentale sont des "paresseux", qui s’accaparent un bien de Dieu et se contentent de le louer ou le vendre pour en toucher les bénéfices.

 

La société traditionnelle africaine est une société du travail avec ardeur. Nyerere dit "Dans la société africaine traditionnelle (…) un de nos plus grands accomplissements socialistes (…) est que nous n’avions pas cette autre forme de parasite moderne, le paresseux ou le flâneur, qui accepte l’hospitalité de la société comme son droit mais ne donne rien en retour. La paresse était une honte impensable". La structure de base de la société traditionnelle africaine est la famille étendue. La famille étendue ou Ujamaa en Swahili est donc la doctrine africaine socialiste, la doctrine économique et sociale du TANU, qu’il faut appliquer à toute la Tanzanie et même à toute l’Afrique.

 

Baba wa Taifa énonce ce que sera la Tanzanie dans la déclaration d’Arusha en 1967. Il y affirme les objectifs socialistes de son pays et professe les droits de l’humain. Dès lors, Julius Nyerere met toutes les entreprises du pays ou presque sous la direction de l’Etat. C’est une nationalisation qui touche tous les secteurs. La protection que confère l’Ujamaa se traduit par un accès sans frais aux services de base. Pendant son magistère, la santé est gratuite et le système sanitaire est développée, l’espérance de vie s’améliore, la mortalité infantile régresse. L’éducation est gratuite, l’alphabétisation bondit à 85%. Confiant en la grande sagesse des populations rurales, il cherche à regrouper les villageois dispersés dans de grands villages organisés, où ils profiteront des services de l’Etat, et recevront une formation améliorée en agriculture.

 

L"Ujamaa ne connut pas que du succès. La nationalisation entraîne l’augmentation du nombre de fonctionnaires et une masse salariale importante que l’Etat doit verser. Ces fonctionnaires et cadres du parti, qui ne sont pas tous intègres, se livrent pour certains à la corruption. Ils sont appelés "Wabenzi" par le peuple, c’est-à-dire ceux (qui roulent et aiment) des Mercedes Benz. Dans les villages, les populations ne comprennent pas toutes ou n’adhèrent pas à l’Ujamaa et certaines refusent de s’installer dans les nouveaux villages. Le président mobilise l’armée pour les déplacer de force, des violences éclatent avec des morts à la clé.

Dans les nouveaux villages organisés, l’absentéisme dans les champs bat des records, les cultures alimentaires de base sont délaissées. Résultat: la dette de l’Etat explose, l’administration est dysfonctionnelle, les nouveaux villages n’atteignent pas leurs objectifs de production agricole, le prix des cultures vivrières bondit. La Tanzanie passe du statut de plus grand exportateur à celui de plus grand importateur africain d’aliments.

L’économie s’effondre, Ujamaa est un échec sur le plan économique. Le président est contraint de faire appel aux financements du FMI qui lui impose ses fameuses restructurations capitalistes qui ont fait tant de mal aux économies africaines. Réfractaire à la doctrine capitaliste, Julius Nyerere ne se représente pas aux élections de 1985, pour laisser son successeur appliquer les diktats du FMI.

 

L'héritage de "Baba wa Taifa" est mitigé. Si sur le plan économique Nyerere a échoué, pour tout le reste cet homme reste en Tanzanie, littéralement un monument. Son intégrité, sa sincérité, son charisme, sa volonté de bien faire, son humanisme sont admis de tous. Il est le père de la nation. A l’Afrique il a laissé une organisation continentale aujourd’hui Union Africaine, qui a au moins le mérite d’exister. Mais surtout il nous a donné la langue noire la plus puissante au monde. Le Swahili, qui a le plus d’atout pour devenir la langue continentale, doit son expansion à Nyerere.

Enfin à la Tanzanie, il a laissé une nation politiquement stable et démocratique, avec un sentiment d’unité nationale autour du Swahili et de l’héritage d’Ujamaa, dans une région des grands Lacs et une Afrique en général tourmentée. Des monuments à la gloire de Julius Kambarage Nyerere trônent dans tout le pays. C’est l’Afrique entière qui devra dans les décennies à venir célébrer cet homme.

Il restera jusqu’à sa mort en 1999, la principale autorité morale du pays, donnant son avis sur la politique et adoubant les deux présidents qu’il a vu lui succéder.

 

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