Robert Mugabe, Le "Vieux Combattant" indésirable.

 Décidément Robert Mugabe, le "Vieux Lion" aura surpris son monde jusque dans la mort. Il s’est éteint loin de sa Rhodésie, ce pays qu’il avait menée à l’indépendance, ce pays qu’il a façonné et élevé malgré les adversités et son un peuple qu’il a profondément marqué. Le Zimbabwe, cette terre enclavée de l'Afrique australe connu pour ses paysages spectaculaires et sa faune diversifiée, qu’il n’a plus revu depuis le mois de mai lorsque la maladie a eu raison de lui.

Le ‘"Vieux combattant" est mort vendredi 6 septembre, à Singapour. Il avait 95 ans. Il est né en 1924 dans le district de Zvimba. Diplômé en enseignement et en économie, il se tourne vers la politique en1960 au sein du National Democratic Party (NPD) puis rejoint la Zimbabwe African National Union (ZANU) en 1963. Nationaliste, il est emprisonné pendant dix ans avant de participer aux accords de Lancaster House. Il est élu Premier ministre en 1980 et devient président en 1987. Il sera réélu en 1990, 1996, 2002, 2008 et 2013. Il quitte le pouvoir en 2017.

 

Derniers des Mohicans, Robert Mugabe aura été le dernier de tous ces Héros d’Afrique de sa génération, à quitter cette terre d’Afrique à laquelle ils avaient, tous, tant donné. Il n’était pas souvent compris et l’opinion internationale s’est acharnée à tisser une toile démontrant un personnage aux antipodes des idéaux pour lesquels il avait combattu l’ancien colonisateur britannique. Il n'était pas certain que l'extrême personnalisation du conflit et la diabolisation de l'un des principaux protagonistes -Robert Mugabe en l'occurrence- ait aidé en quoi que ce soit à clarifier les enjeux de la lutte sociale et politique qu’il menait pour son pays. Pour comprendre cette diabolisation, il est intéressant de faire un voyage vers le passé dans les années entre 2006-2004-2008.

 

Le torrent de boue dont on avait couvert à l’époque Robert Mugabe pendant de longs mois avait quelque chose de nauséabond et de suspect.

-"Qui était le juge?"

-"De quels crimes était-il coupable?" étaient parmi les questions que nous étions nombreux à nous demander à l’époque.

-"Pourquoi s'accrochait-il tant au pouvoir?" entendions-nous dire.

-"Était-ce une raison suffisante pour l'humilier?"

 

Rares sont ceux qui, en dehors du continent, se doutaient des enjeux véritables de cette campagne de dénigrement et de déstabilisation d'une rare violence contre cet homme tant le titre de dictateur sied aux dirigeants du Sud, plus particulièrement ceux du Continent noir. Il suffit de regarder du côté de la Cour Pénale Internationale pour s'en convaincre. Pendant ce temps les fauteurs de guerre en Irak et en Afghanistan se posent en défenseurs des droits de l'homme au Zimbabwe et partout ailleurs.

Puisqu'ils ne sont pas à une contradiction près, les puissants de ce monde élevaient par ailleurs des murs devant ceux dont ils prétendaient défendre les droits lorsque ceux-ci tentent d'échapper aux effets destructeurs du capitalisme mondialisé. 

L'indignation et la justice à géométrie variable qui jetaient le discrédit sur les droits de l'homme tournèrent au scandale lorsque George W Bush s’était joint à Gordon Brown et Nicolas Sarkozy pour exiger la démission de Robert Mugabe, responsable selon eux des 600 personnes victimes du choléra dans son pays. Toute perte de vie humaine est un drame. Mais alors, que dire des guerres en Irak et en Afghanistan, en Libye, en Syrie, au Yémen qui ont fait des millions de morts?

Robert Mugabe aurait ruiné son pays dont l'économie était florissante et violé les droits des Zimbabwéens. En huit années d'une gestion calamiteuse George W Bush, en son temps, avait fait pire en conduisant l'économie la plus puissante de la planète au bord du gouffre avec des conséquences dramatiques et pour son pays et pour le reste du monde.

Visiblement, les anciens colonisateurs du continent Africain n’ont pas l’intention de décerner une décoration aux héros qui les ont chassé et dépossédé de leurs « biens », ni de changer de regard et de perspectives quant au Zimbabwe. Le départ de Robert Mugabe du pouvoir était une obsession. Et, tant mieux, si la faim, le chômage, la maladie et la fuite des Zimbabwéens, provoqués par des années d'isolement et de sanctions économiques, pouvaient être instrumentalisés en vue d'atteindre cet objectif. Un tel acharnement participait, bel et bien, à la criminalisation, la traque et l'élimination de la "racaille" dans les banlieues du monde globalisé. Ainsi va le monde. Le "plus jamais ça" est parfaitement valable pour les "civilisés" qui évitent la guerre chez eux et se serrent les coudes dans la mise au pas des "barbares".

Pillée et humiliée l'Afrique se doit de tirer le maximum d'enseignements de cette réalité en apprenant à distinguer les conséquences des actes de sabotage économique et de déstabilisation des dirigeants qui osent dire "NON" de la mauvaise gestion que les démocraties occidentales savent, du reste, pardonner tant que leurs intérêts ne sont pas menaces

Pèle mêle, les ennemis de Robert Mugabe retenaient, contre lui, en plus de l'expropriation des fermiers blancs des terres agricoles, l'hyperinflation qui chasse les élites (médecins, avocats, enseignants, journalistes…) du pays, l'opération de déguerpissement des mal-logés en 2005, la fuite de plus de trois millions zimbabwéens vers l'Angleterre et l'Afrique du Sud, la répression des opposants, le pourcentage élevé de personnes atteintes du SIDA, la faim et les différentes épidémies de choléra qu’avait connu le pays.

Mais, la quasi-totalité des situations imputées à l'incapacité du dirigeant zimbabwéen à gérer son pays résulte d'abord du non-respect d'engagements pris, l'une des caractéristiques de nos rapports avec les pays riches comme l'attestait les fausses promesses d'aide du Sommet de Glen Eagles. Le facteur déclencheur de la crise zimbabwéenne était plus précisément le non-respect par la Grande Bretagne de l'accord de Lancaster House (signé en 1979) selon lequel elle devait dédommager les fermiers blancs dans le cadre de la réforme agraire.

C'est en cela que le bras de fer entre l'ex Rhodésie du Sud et l'ancienne puissance coloniale fut emblématique des tensions en Afrique Australe et des conflits à l'échelle du Continent puisque l'ouverture au marché rime de plus en plus avec l'octroi de centaines de milliers d'hectares aux investisseurs étrangers au détriment des petits producteurs.

L'économie zimbabwéenne était florissante et Robert Mugabe fréquentable tant que la minorité de fermiers blancs d'origine britannique pouvaient faire travailler des centaines de milliers d'ouvriers agricoles noirs sur les millions d'hectares de terres agricoles qui étaient en leur possession. Le héros de l'indépendance, est devenu l'homme à abattre à partir du moment où face au refus de Tony Blair de respecter les termes de l'accord de Lancaster House, il a dû récupérer les terres des fermiers blancs. Tout a depuis lors été dit à propos de la redistribution de ces terres qui n'aurait profité qu'aux proches de Robert Mugabe. La réalité est toute autre. Des milliers de familles sans terre ont pu jouir de leur droit à ce moyen de production. L'irrigation, les fertilisants, les prêts et la mécanisation étaient autant d'efforts fournis dans le cadre de cette réforme agraire, avec les maigres moyens de l'Etat Zimbabwéen la priorité étant la couverture des besoins nationaux par l'agriculture nationale.

 

L'Europe, l'Amérique du Nord, l'Australie, la Nouvelle Zélande ont réagi dès la première procédure de retrait des terres, en 1997. Le pays de Robert Mugabe n'avait bénéficié d'aucune aide en matière de balance des paiements depuis 1994 alors que jamais auparavant, il n'avait été privé d'apports extérieurs. Il a fallu, faute de prêts assortis de conditions favorables procéder à des émissions monétaires.

L'ingérence et la subversion à la base consistaient dans ces circonstances à créer la pénurie en privant l'Etat souverain de moyens et à soutenir des Ong et des opposants politiques qui s'attirent la sympathie des populations auprès desquelles ils interviennent

La Grande Bretagne aurait pris une sacrée revanche sur l'histoire et aurait rendu un immense service aux fermiers blancs qui attendent, si elle avait pu à l’époque porter au pouvoir dans son ancienne colonie, un dirigeant de son choix ou tout au moins acquis au libéralisme économique.

Aussi, au-delà de la Grande Bretagne, les puissances coloniales et leurs alliés n'avaient jamais eu autant besoin de renforcer leur présence en Afrique, l'avancée de la Chine étaient une véritable menace pour eux. Ils y arrivent au prix de l'ingérence, de la subversion et de la guerre. C'est dire jusqu'à quel point le fossé était abyssal entre la rhétorique sur la démocratie, les droits de l'homme et les desseins des Etats libéraux d'Europe et d'Amérique sur le Continent noir

Il en est ainsi parce que les dirigeants africains savent que leurs pays seraient dans le même piteux état que le Zimbabwe s'ils s'avisaient, à l'instar de Robert Mugabe, à aller à l'encontre des intérêts dominants. La politique de la terre brûlée est réservée, comme ce fut également le cas pour la Guinée de Sékou Touré, à tous ceux qui s'écartent du "droit chemin".

Pour l'heure, en dépit du satisfecit des Occidentaux pour certaines "transitions démocratiques", le vote ne sert qu'au renouvellement du personnel local du système-monde. Les électeurs locaux en deviennent, à leur propre insu des clients de la politique spectacle et les victimes des rapports marchands qui lui sont sous-jacents. Et gare aux esprits critiques (opposants, médias, citoyens avisés…) qui osent défier les dirigeants dirigés dans leurs comportements mimétiques et complaisants. Ils sont combattus, de manière sournoise ou ouverte. Par contre, les faux opposants, les médias aux ordres, les associations et Ong qui savent manier la langue de bois seront épargnés, récompensés et utilisés pour soigner l'image du pays.

 

Rien ne justifie l'humiliation de Robert Mugabe et les privations qui ont étaient imposées à son peuple afin qu'il se soulève et le renverse. Nommer et défier ses agresseurs n'avait rien à voir avec la haine des Occidentaux véhiculée par certains médias qui excellaient alors et toujours dans le lavage des cerveaux quant à Robert Mugabe. Précisément parce qu'il se savait le dirigeant d'un pays composé de Blancs et de Noirs il avait tenté de les fédérer en nommant des ministres zimbabwéens d'origine britannique dans son gouvernement

 

Robert Mugabe n'était en aucun cas ce bourreau qui affame son peuple et le condamne à mourir de famine et de je ne sais pas quelle autre maladie. Les quinze années durant lesquelles il avait les mains libres il avait réussi à réaliser le taux d'éducation le plus élevé du continent en plus des performances économiques enregistrées. On ne peut lui reprocher non plus de s'être enrichi personnellement; à l'instar de la plupart de ses homologues même si certains excès peuvent être reprochés à son épouse.

La persécution dont il a été l'objet augurait en réalité des difficultés chaque fois qu'un dirigeant africain voudrait se démarquer de la pensée unique en revendiquant la souveraineté économique, politique et alimentaire. Nous Africains serons toujours faibles et vulnérables tant que, face à une telle situation les peuples conscients des enjeux et des dangereux rouages du monde actuel ne prendront pas leurs destins en mains et ne défieront pas eux-mêmes leurs dirigeants mais aussi les anciennes puissances coloniales en quête de lieux d'ancrage; de matières premières et de parts de marchés. Nous devons Tous être des Robert Mugabe face au défi de la nouvelle citoyenneté qui fera de nous les seuls et véritables responsables de l'alternance politique dans nos pays et de la défense de tous nos droits.

 

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