Le Nègre et l'attentat. (Extrait du "Kankurang d'Allah")

11/09/2019

"À chaque maman guenon d’envisager, dans la perspective de sa propre survie et celle des siens, la trouvaille expédiente qui lui permettrait de mener à bon port son bébé à califourchon sur le dos."

 

C’était ainsi que lui parlait sa grand-mère, à le lui seriner à l’infini de peur qu’il n’abandonnât la proie pour l’ombre sans tirer avantage des bons offices de cette astreignante nécessité que recelait la vie en communauté. Il fallait dire qu’elle était précautionneuse, sa grand-mère. (…)

Sa grand-mère s’y connaissait bien en bööt, cette pratique courante et bien africaine qui consistait à lier le corps de l’enfant à celui de la mère, la chair de sa chair, jusque dans ses occupations quotidiennes lorsqu’elle vaquait aux soins du ménage. C’était là un des apanages de la femme dans ce coin du monde. Le procédé restait tout à fait fonctionnel alliant judicieusement les obligations de l’accomplissement de la rude besogne à la mobilisation des bons réflexes de l’affection maternelle, gage véritable d’un amour sans faille. Toute une science.

 

Bigadjio Samaté, et toujours et encore par la volonté de cette grand-mère qui refusait même de l’appeler par le prénom que son propre père lui donna, avait ainsi fini par comprendre et accepter cette exigence de vivre dans la constance d’une conviction inébranlable liée aux vertus d’un comportement associé à la culture propre à chaque individu. Sa grand-mère ne pouvait qu’avoir raison…

Au chômage à plus de quarante balais et nègre de surcroît, cela suffisait à sa peine et à son désarroi. Le bel Eldorado dont les aînés avaient tant chanté les louanges lors de leur retour au pays avec une jubilation incitative n’était plus de mise. Les rêves avaient cédé la place à une vision de cauchemar.

Il ne pouvait s’empêcher de penser avec une violente amertume à ces candides Africains postulant à l’immigration et qui étaient prêts à dissiper leur vie et se faufiler clandestinement à l’intérieur d’un train d’atterrissage ou à bord d’une barque de fortune parce qu’on leur avait échafaudé des craques à éberluer Jocrisse...

 

Il s’échinait à mettre un peu d’ordre dans tout ce fouillis de vielles photos, de vieilles coupures de journaux, de vieilles lettres d’amour du pays… L’appartement était dans un joli foutoir, sans parler des murs qu’il fallait bien se décider à repeindre un jour. Avec son travail à l’usine, il ne trouvait jamais le moment de se livrer à ces petites choses qui font le sel d’une vie : peindre, bidouiller, bricoler… et peut-être même … écrire… si jamais… Qui sait ?

 

Il rejoignit son jardin, mais pas totalement satisfait de cet entretien qui n’avait pas davantage éclairé sa lanterne. Il en était toujours au même point, pensa-t-il.

Lorsqu’il émergea de l’échangeur de Perrache, le luisant l’éblouit. Machinalement, il sortit de sa fouille sa paire de lunettes de soleil qu’il mit après avoir essuyé les verres du pan de sa chemise. Il éprouva une vive sensation de plaisir de ses yeux embusqués derrière la teinte foncée des carreaux. Il marchait, gaillard, les pensées suspendues à ses interrogations qui le laminaient. Il parvint à la place Bellecour qu’il traversa oubliant de faire attention à la grande affluence. Il était ailleurs. Les gens lui apparaissaient semblables à des fourmis vaquant à leurs occupations autour de la fourmilière. Il atteignit la place des Terreaux ne s’étant même pas rendu compte qu’il avait arqué si vite. Ne voulant pas perdre du temps à aller boire un verre chez Jeanlin, il bifurqua par la traverse, emprunta une traboule qui débouchait dans la rue Colomès qu’il longea jusque devant la petite épicerie de son copain Radouane. Il lui fit également des signes de la main sans chercher à s’attarder. C’était ainsi qu’il le vit à travers des gesticulations frénétiques et désordonnées, passer derrière son comptoir, rejoindre la porte qu’il entrouvrît violemment avant d’en déployer les battants à grand fracas. Il avait les yeux exorbités. Il semblait atterré. Bigadjio lui demanda :

 

- Qu’est-ce que tu as à faire des yeux comme si une pute t’avait exhibé sa chatte en te tirant la langue ?

 

Radouane leva les bras en l’air tout en mimant des signes de désolation avant de crier :

 

- Mais, t’es pas au courant, toi, ou quoi ?

 

- Au courant de quoi ? demanda Bigadjio encore dans les brumes de ses interrogations sur ses patrons.

 

- Ça y est, Bigadjio ! C’est la fin du monde, la guerre mondiale. Il y a des fous qui ont balancé des avions sur les tours jumelles de New York… Vite, viens voir ça, ça passe à la télé… Tiens, regarde, regaaaarde !... C’est comme au ciné !

 

Il parlait en même temps qu’il le précédait laissant la porte grande ouverte. Il lui céda le passage dans le réduit minuscule en plaquant son corps contre le mur de la pièce. Sur le coup, Bigadjio s’en voulu d’avoir dévié son chemin pour des images futuristes à la télé. Il lui hurla à son tour :

 

- Radouane, tu deviens dingue ou quoi ? Ça, c’est des films de fiction chez les Amerlocs… Tu veux me lâcher un peu avec tes conneries…

 

Là, l’épicier le fixa d’un regard qu’il ne lui connaissait pas en allumant ses quinquets les éjectant encore plus de leur orbite, ce qui les figea dans une épouvante indescriptible. Il bredouilla froidement :

 

- Mais, c’est toi qui est fou, mon ami, ce que tu vois là, c’est la réalité, pas du cinéma… Ça vient juste de se passer là-bas, chez eux… les Ricains !

 

- Ah bon ! dit-il, laconique. Il restait tout de même frappé de consternation tout en accueillant la nouvelle avec une sorte de circonspection dubitative.

 

- Tu vas descendre un peu sur Terre parmi nous. C’est la fin du monde, je te dis, moi !

 

Ça y est, pensa Bigadjio, le voilà parti dans les grandes largeurs. Si cette chose qu’il n’arrivait pas à réaliser encore s’avérait, il était vrai qu’il ne penserait plus que son copain était devenu fou. Mais, pour le moment, il est encore sous les effets du choc avec, en plus, une foultitude de questions sans réponses. Pendant que les commentateurs de tous bords se lançaient dans les explications les plus entortillées, les images des avions s’incrustant dans les tours défilaient en boucle. Radouane était scotché devant son écran balançant par moments des réflexions associées à une attitude d’agacement. Il pestait, fulminait, grognait, s’impatientait d’on ne savait trop quoi. Bigadjio finit par se saisir d’une chaise et de s’asseoir à son tour. Ils tournaient tous les deux le dos à la boutique, n’importe qui pouvait entrer et se servir sans attirer l’attention. Ils devaient penser du reste que personne n’avait vraiment la tête à de telles futilités au moment où le ciel était en train de tomber sur la tête de l’humanité.

 

- C’est incroyable, Bigadjio, il parait que c’est les musulmans qui ont fait ça… C’est impossible… Ils veulent encore procéder à la justification d’un autre massacre à venir, d’une autre forme d’extermination… nous supprimer… Ce sera la même musique avec une partition subtilement modifiée. Prenons garde…. Vociféra Radouane qui ne se contrôlait plus ; il était rouge de colère, sa carotide s’était gonflée lardant son cou d’une grosse trace bleue, il tremblait.

 

- Tu ferais mieux d’attendre un peu et d’essayer de comprendre avant de te mettre dans de tels états ! lui dit Bigadjio sans quitter l’écran des yeux.

 

- Attendre, attendre ! C’est encore un complot des juifs, c’est gros comme le Djebel… C’est moi qui te le dis… Ce sera encore une occasion de tuer des Arabes… Tu le sais bien, tout le monde le sait… Ils ont dit que les terroristes sont des Arabes. Nous, on connait même pas ce Ben… je sais pas quoi… Comment qu’ils l’appellent déjà ? Et les musulmans aussi. Ils vont tout mélanger ; après, ça va faire comme en Palestine et on massacre, massacre ! On ne pourra plus s’arrêter après et ça va devenir la vraie merde et personne ne voudra plus s’approcher, comme en Palestine ! C’est moi qui te le dis. C’est un complot avec les juifs comme toujours !

 

Radouane était pratiquement en nage sur sa chaise. Par moments, il rebondissait, fulminant contre les images de son doigt accusateur. Bigadjio, de son côté, était demeuré sans voix, cloué à son siège, complètement dépassé par ce qu’il voyait. Il écoutait les journalistes poser leurs questions aux spécialistes de ces choses compliquées de notre monde. Ils avaient mis en place, animant une table ronde, tout un panel de ces gens à la tête remplie d’instructions. Ils balançaient leurs points de vue, leurs convictions, leurs assurances, leurs certitudes, sans état d’âme. Bigadjio était sidéré par tant d’effronteries d’une vox populi retranchée derrière un écran cathodique. En un moment donné, il voulut se dégourdir les jambes, un brin agacé, il est vrai, par ces vérités définitives pour une chose dont on ne faisait qu’entrevoir la partie émergée, tel l’iceberg au milieu des flots. Il marcha jusqu’à la porte d’entrée de la boutique laissant son ami seul face aux spécialistes du petit écran. Une étrange impression le saisit. Il regardait les gens dans la rue tout en se disant qu’ils n’étaient pas en enfer, eux, comparés aux Américains qu’il venait de voir, frappés d’une trouille hors du temps. Au même moment, les choses et les hommes lui parurent si dérisoires qu’il refusa de penser à quoi que ce soit. Il sentit sous ses pieds un monde tellement fragile, tellement précaire… un monde irréel où tout était devenu moins que rien. Par les images qu’il venait de voir, la folie des hommes lui avait renvoyé le reflet d’une décadence inéluctable et redoutable. L’effroi le consterna. Pourtant, presque aussitôt après avoir pensé aux hommes et à leur démence, il fut saisi d’un fou rire dont il ne s’expliqua pas la provenance. Il le mit au compte de sa propre folie. Radouane était toujours devant son écran, assis sur sa chaise. Il en avait oublié sa boutique et son commerce. Bigadjio s’éclipsa subrepticement.

Il revint à ses propres problèmes, oubliant l’horreur qu’il venait de voir à la télé. Une subite envie le saisit de jouer au roi des fourneaux pour un maffé.

- Ça me permettra de penser à autre chose, aux antipodes de toute cette horreur ! se dit-il à haute et intelligible voix.

Tôt le matin, il fut réveillé par un coup de téléphone qu'il qualifia d'intempestif. Il le manifesta vertement en grommelant son « Allo, qui est à l'appareil ?» d'une voix enrouée de quelqu'un dans les vapes. La réponse à sa question gicla du combiné et il reconnut aussitôt Richard. Il était surpris de ne pas l'avoir eu la veille, le jour de cette corrida chez les Amerlocs. Il se frotta les yeux, s'alluma une clope avant de dire :

 

- Alors, vieille branche, t'es bien matinal, serais-tu tombé d'une tour ?

 

- Ah, t'es au courant, je t'appelais d'ailleurs un peu pour ça, me disant qu'il doit encore être fourré dans ses histoires de recherches d'emploi à la con pendant que le monde s'écroule !

 

Bigadjio sourit des manières prévenantes de son ami avec bonhomie avant de répliquer :

 

- Oh, tu sais, il m'arrive de décrocher de cette fate réalité tout à fait humaine, pierre angulaire de notre civilisation à la noix, afin de mieux observer les feux d'artifice. Mais, bien vrai que c'est pas tous les jours !

 

Il avait balancé sa réplique sans réfléchir à ce qu'il disait. Il se rendit compte de l'effet produit en égrenant les notes du silence de l'autre côté de l'appareil. Richard resta muet un bref instant comme cloué. Bigadjio pouffant d'un rire nerveux, surpris par l'impact provoqué par sa répartie. Il toussa en avalant de travers la fumée de sa cigarette. Richard finit par articuler :

 

- Ce qui s'est produit est une horreur, Bigadjio, mais il n’y a guère que les idiots qui ont été pris de court. Il y a un bon moment que les nantis ne font plus rien d'autre que de se gausser de la misère des damnés. Il ne faudrait pas que ça devienne quelque chose d'entendu et de convenu. On ne peut pas écraser des humains à perpétuité sans leurs ressentiments... Ce qui me surprend, c'est que la chose n'ait pas eu lieu bien avant !

 

- Tu veux dire que tu es d'accord avec ce qui s'est produit ? se risqua Bigadjio.

 

- Disons que ce n'est pas tout à accepter et tout à rejeter. Il y a des éléments à prendre en considération d'un côté comme de l'autre... La corde est assez tendue ! ajouta Richard comme pour éviter de trancher de façon définitive, sans appel et par le biais de cette langue de bois qui seyait si bien à son propos.

 

- Ça va encore être beaucoup trop compliqué pour un mec comme moi, ça sent la politique politicienne... marmonna Bigadjio.

 

- Bien sûr, cher ami. Il ne s'agit pas de littérature, mais bien d'une émasculation en bonne et due forme qu'on hâtera d'interpréter de manière différente. Selon nous, nous nous sentirons agressés et nargués par la présence présomptueuse de ces pseudo-phallus ou que nous y voyons la parade d'une factice érection qui attesterait la suprématie de ceux qui les ont érigés. Je crois qu'il y a une nouvelle donne dont il faudra désormais tenir compte si on veut éviter d'autres surprises dans notre histoire.

Richard parlait de manière très posée ne laissant transparaître aucun sentiment qui pouvait témoigner d'une vision déformée par quelque passion partisane ni par quelque emportement éthylique. Bigadjio l'esgourdait avec une attention inhabituelle. Il l'avait tellement souvent entendu balancer des certitudes qu'il avait fini par ne plus prêter attention à ses élucubrations qu'il déblatérait de sa voix de rogomme. Agréablement pris à l'improviste par son ami, il lui demanda :

 

- Oh, vieille branche, tu dois être bien à jeun là. Je sais qu'il t'arrive de commencer très tôt la journée, mais, sur ce coup-ci, j'ai l'impression que tu sors d'une cure thermale en tombant du pieu.

 

- N'exagérons rien, grand, c'était juste ma part de lucidité à travers toute cette démence qui nous rend fous et nous grise par ses moments d'extase !

 

Bigadjio pensa tout simplement que Richard avait fini par s'acheter une conduite. Il en sourit sans toutefois prendre la chose pour argent comptant. Il jeta un coup d'œil à sa montre avant de dire à son ami :

 

- Écoute, vieille branche, je dois te laisser... Là, j'ai mon jogging qui ne peut plus attendre. On continuera cette discussion éminemment philosophique des hauteurs des tours ratatinées par l'arrogance de leur mépris entre quatre yeux et du fond du verre de l'eau de mon vin.

 

Ils se saluèrent. Bigadjio raccrocha.

À Lyon, on disposait de très belles pistes cyclables le long des grands boulevards. Il ne les quittait jamais. Sur cette portion de son parcours, les voitures filaient à toute allure et il avait le temps d’avaler un peu de pollution. Une fois retrouvé un rythme de course en parfaite concordance avec la musique qui lui parvenait aux oreilles, il s’extirpait complètement du monde. Il demeurait alors seul sur sa planète.

Une fois qu’il avait fini de libérer son surplus d’énergie, il se remit au trot pour le retour à la taule en pensant bien prendre son pain chez le boulanger.

Il sortit de la boutique, tout trempé. Il fit une petite halte chez Alex, histoire de humer l’odeur suave et rassurante des bouquins. À la crèche, il nota en y réfléchissant qu’Alex ne lui avait pas soufflé mot de cette histoire des tours jumelles. Il en déduisit que le libraire avait d’autres soucis.

 

Vers quatorze heures, il redescendit faire un petit tour chez son copain Ruddy le brocanteur. Lorsqu’il poussa la porte de la brocante de Ruddy, ce dernier était en plein dans cette histoire d’avions avec sa petite télé installée dans la boutique. Bigadjio le salua avant de lui dire qu’il y avait des choses qui se passaient dans notre petit monde à nous aussi, même si c’était mille fois rien à côté de cette horreur. Lui, il ne voulut rien savoir. Il parlait de cette histoire comme d’une "tentative de suicide de la civilisation des hommes et de la rupture brutale d’un consensus".

Ruddy se lissait la moustache ne quittant pas l’écran des yeux avant de confier tranquillement à Bigadjio que les juifs allaient encore être accusés de bien des choses dans cette histoire, car son copain Heidi vient de sortir de la brocante et qu’il est convaincu, lui, qu’il s’agit bien d’une "embrouille carabinée des Feujs". Juste histoire de détendre l’atmosphère, Bigadjio lui dit avec ce trait d’humour qu’il ne s’autoriserait nullement s’il n’avait en face de lui son copain brocanteur :

 

- C’est un coup des Renois, ça, Ruddy, c’est trop géant pour les Feujs !

 

Ils éclatèrent ensemble de rire. Bigadjio essaya en vain de lui parler d’autre chose avant de se barrer de la boutique sans réelle destination. Il voulait rien que battre le bitume comme ça, question de se vider un peu la tronche. Les gens lui foutaient les copeaux, tous à délirer sur cette histoire des tours jumelles. Il longea les quais de Saône et le grand boulevard avec ses travaux qui n’en finissaient plus. Il arquait tranquillement, la tête dans les nuages avec le bruit infernale des machines : les marteaux-piqueurs et les amas de décombre sous la poussière à l’étouffer.

Les bruits de la ville lui parvenaient sourds et tout en bloc sans qu’il pût en distinguer les éléments, une espèce de brouhaha diffus grondant de manière tellurique. Il pensa, sans vraiment le vouloir, aux voyageurs du métro au sous-sol du World Trade Center, son corps se glaça. Il se mit à imaginer cette horreur qui, tout d’un coup, avait figé le temps dans une immobilité sépulcrale. Il pensa également que la même horreur pouvait tout à fait le frapper là où il se trouvait, sur ce banc, sur cette place. Il chercha vainement à chasser l’image de sa tête.

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