Le Joola: C'était le 26 septembre 2002.

25/09/2019

Le bateau Le Joola (prononcer Diola), qui assurait la liaison maritime entre Ziguinchor et Dakar, sombra le jeudi 26 septembre 2002 à 23 heures au large des côtes gambiennes. Il transportait plus de 1800 personnes. On ne compta que 65 rescapés.

Le Joola était un symbole, c'était aussi toute une ambiance: la cohue de l'embarquement, où chacun voulait caser ses nombreux bagages: cartons et valises, moutons et chèvres, produits du terroir; la recherche de sa place, dans les cabines pour les plus nantis, dans la grande salle aux sièges de bois pour les autres; le calme de la traversée ensuite, et les promenades sur le pont où les contacts se nouaient; la joie de découvrir le ballet des dauphins à l'embouchure du fleuve Casamance; le ballet des pirogues à l'île de Karabane, et le transbordement acrobatique des passagers débarquant; la joie enfin d'arriver à quai, un peu dépaysé.

 

Le Joola, acquis en 1990, était long de 79,5 m pour une largeur de 12,5 m et pesait 2087 tonnes. Il avait une capacité de transporter 550 passagers, 13 véhicules et 250 tonnes de fret. Il effectuait deux rotations par semaine entre Dakar et Ziguinchor, avec une escale à l'île de Karabane.

Immobilisé le 31 août 2001 pour des travaux de réparation, il avait repris du service le 10 septembre 2002, soit deux semaines seulement avant la tragédie. Le Joola fit son dernier voyage le jeudi 26 septembre 2002, au départ de Ziguinchor, après avoir chargé des passagers à Karabane, sous une pluie battante. Des milliers de familles pleurent depuis leurs morts et disparus. Les vendeuses du marché Casamance, au port de Dakar attendirent en vain.

 

Le Joola participait pleinement au désenclavement de la région de la Casamance au Sud du Sénégal. C'était toute une région qui respirait à nouveau et retrouvait le sourire. La mise en service du bateau était attendu par tous car à l’époque, pendant un an toute la Casamance s'était retrouvée un peu plus isolée dans son enclave entre la Gambie et la Guinée-Bissau.

Bon nombre de commerçants avaient arrêté toutes activités car la route devenue le seul moyen pour transporter les marchandises revenait beaucoup plus cher que le bateau et surtout beaucoup trop long pour les produits périssables. Il fallait couvrir par la route 860 km pour 14 à 20 h de trajet en contournant la Gambie, ou bien 450 km par la Transgambienne mais avec les "tracasseries" imposées par les douanes, plus la longue attente au bac de Farafégni pour traverser le fleuve Gambie.

Depuis sa mise en service, en décembre 90, on se bousculait pour embarquer sur le ferry. La grande majorité de ses usagers était des commerçants, des "banas-banas" qui écoulaient leurs marchandises, fruits, poissons, huîtres, huile et vin de palme au marché "Elisabeth Diouf" du port de la capitale Dakar et dans tout le Sénégal.

 

Ce drame eut un retentissement international. Lors de son naufrage, le "Joola" coulait en pleine mer avec des milliers de personnes à bord, dont des européens. Il y eut tant d’échauffourées politico-judiciaires entre Dakar et les capitales européennes. Car, pendant que les parents des victimes africaines, sénégalaises et gambiennes en particulier, s’en remettent au bon Dieu qui a dû, comme on le dit toujours sous nos tropiques, décider du sort des infortunés, du côté européen on ne voyait pas les choses de cette façon.

En effet, au moment même où certains parents des malheureux, les larmes fraîchement pendues à leurs joues, se contentaient des indemnités, les européens qualifièrent ce naufrage de "naufrage de la honte". Et pour cause, 2300 personnes, selon certaines estimations, se trouvaient à bord de ce bateau vieillissant qui n’avait en réalité le droit que d’en charger 550 à chaque voyage. Autant dire que 4 personnes ont occupé la place qu’aurait dû occuper une seule, ce qui pour un européen, la raison et la méthode ne recommandent pas une telle exagération périlleuse en matière de transport. Aussi, accepter de tout simplement s’essuyer les larmes, en imputant cet horrible drame au bon vouloir du bon Dieu, c’était accepter par là même, d’être les assassins, par procuration, de ces milliers de personnes mortes d’une mort injuste, parce qu’évitable. Et ce fut bien dommage que Wade ne voulût pas voir les choses sous cet angle, lui qui avait tout fait pour que Mme Mame Madior Boye, son ex-Premier ministre et son ex-ministre des Forces armées Youba Sambou bénéficièrent d’une immunité politique. Toute chose qui portât un coup dur au processus juridique de cette affaire.

Cette affaire, devenue comme un os entre les autorités sénégalaises et les pays européens concernés tomba peu à peu dans l’oubli.

La page est très vite tournée. La prise de conscience générale n'aura pas lieu. L'indiscipline reprend de plus belle sur les routes. Cet oubli est d’autant plus consternant que les sénégalais ne semblent pas avoir tiré les leçons de cette catastrophe. A chaque étape de la vie et au quotidien on voit les conséquences d’actes d’indiscipline et d’incivisme.

Ici un camion chargé de gravats roule à tombeau ouvert disputant la priorité à un autre véhicule à usage de transport en commun. Trois personnes ont été tuées. Dans sa course folle, le conducteur du camion perdit le contrôle de son véhicule qui percute un poteau électrique, tue une femme qui vendait sur la voie publique avant de finir sa course sur deux autres jeunes élèves d’une école à proximité. Là un bus percutant un camion roulant sans feux, un chauffeur de taxis tentant d’éviter l’embouteillage traverse sur une passerelle, lors d’une finale de football, des supporters d’une équipe s'en prennent à ceux de l’équipe adverse provoquant une tragédie dans laquelle on a dénombré 8 morts. Des incendies en séries dont les causes se ressemblent effroyablement et autant meurtriers les uns comme les autres sont notés régulièrement…

L’année en cours est déjà particulièrement macabre aussi bien sur les routes qu’au niveau des autres infrastructures sans parler des fléaux qui s’acharnent face à un immobilisme sans pareil. L’expression "Plus jamais ça", est un slogan répété sans conviction et pas du tout accompagné de volonté de s’en sortir. Au Sénégal comme dans beaucoup de pays d’Afrique, la recherche du gain facile justifie tout manquement à l’éthique, la règle en un mot au respect de ce que fait de nous des êtres pensants. En Afrique, on est juste concerné sur le moment. Après le réflexe fataliste revient au galop.

La liste est longue. Enfin les autorités semblent enfin se réveiller et tirent sur la sonnette d’alarme: "Il y a une indiscipline telle que je vais demander au gouvernement de renforcer les moyens de contrôle et de présence pour que nous puissions préserver ces vies humaines, qui auraient pu permettre au pays d'avancer et permettre aux familles éplorées de se développer dans la quiétude", avait fulminé le chef de l’état. Rien n’y fit. L’indiscipline a vraiment la dent dure. Ce qu’il faudrait c’est d’aller jusqu’à établir les faits, situer les responsabilités, arrêter et punir les fautifs de ces drames si besoin en est. Ce sera cela soulager grandement les parents des victimes et leur permettre de faire décemment le deuil de leurs regrettés. Et à bien des égards, c’est le Sénégal, voire tout le continent africain qui s’en féliciterait quand on sait que sous nos cieux, le laxisme et l’anarchie sont légion dans le monde du transport et dans d’autres domaines.

Il faut qu’on en finisse avec l’impunité en Afrique, les relations d’Etat à citoyens dussent-elles en souffrir. C’est le prix à payer pour une Afrique qui veut et qui doit avancer pour prendre réellement sa place dans le concert des continents.

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