1er Décembre 1944: Le massacre du Camp de Thiaroye

Ces dernières années, des consciences animées par un sentiment d’un devoir et d’une dette envers "cette force Noire", ces valeureux Anciens, ont entrepris le travail de mise en lumière du rôle des africains qui étaient venus en Europe combattre pour la liberté. On retiendra surtout qu’Ils furent des milliers à défendre l'honneur du drapeau tricolore sur les champs de bataille. C’est ce passé tragiquement héroïque pour certains et injustement oublié pour d’autres que Bernard Simon a fixé sur une pellicule pour toujours. Il a parcouru des distances avec son équipe pour retrouver les tirailleurs sénégalais survivants de la guerre de 40 et leur donne la parole dans une série de témoignages passionnants dans son documentaire "Frères de sang".

Mais ces démarches même si elles sont à saluer pour le courage et l’honnêteté intellectuelle qui les animent, on ne peut pas malheureusement oublier cet épisode tragique enduré par ces combattants de l’injustice à leur retour sur leur terre d’Afrique.

 

Camp de Thiaroye
Novembre 1944. La seconde guerre mondiale n'est pas terminée, mais grâces aux alliés américano-britanniques et à son armée de tirailleurs, la France a pu être libérée, et les "tirailleurs sénégalais" doivent rentrer chez eux.
Précisons que les "tirailleurs" n'étaient pas uniquement sénégalais, mais venaient de toutes les anciennes colonies françaises, on y trouvait donc outre les sénégalais, des camerounais, des ivoiriens, des tchadiens, des soudanais, des nigériens, etc...
Bien que la guerre ne soit pas finie, la France a été libérée, et les tirailleurs, recrutés par De Gaulle doivent rentrer chez eux, reprendre une vie normale avec les remerciements de la France.
Le "Camp de Thiaroye" est un camp de transit dans lequel les tirailleurs ont été amenés, avant de retourner chez eux.
Il s'agissait essentiellement de tirailleurs ayant séjourné en camp de concentration nazis.

En y arrivant, certains avaient probablement déjà des appréhensions sur les intentions réelles de la France.
Leurs frères d'armes "français de souche" (sous-entendre: "blancs") avec lesquels ils avaient partagé les joies, les peines et les souffrances de la guerre avaient déjà touché leur solde, et les diverses primes liées à leur statut.
Bien qu'ils aient pris les mêmes risques, et que nombre d'entre eux y avaient laissé la vie, ou contracté des handicaps définitifs, les tirailleurs n'ont pas (encore) été payés, mais on leur a assuré qu'ils le seraient une fois en Afrique.
Une fois en Afrique, ils sont entassés dans le camp de Thiaroye où dès le début le racisme et l'amnésie de certains gradés français doivent décevoir ces hommes qui sont allés défendre un autre pays que le leur, mais qui sont désormais traités comme des sous-hommes, par des personnages souffrant encore du complexe de supériorité colonial.
On leur retire d'ailleurs les uniformes militaires qu'ils avaient pour les remplacer par une tenue plus ordinaire et un chapeau rouge identiques à ceux tristement popularisés par la "pub" "y a bon banania".
Leurs craintes ne tarderont pas à se confirmer quand ils voudront changer leurs francs français en monnaie locale africaine.
Oubliant leurs hauts faits guerriers, l'administration militaire refuse de procéder au change au taux légal, mais à la moitié de celui-ci, comme si l'équité aurait mis en péril les finances républicaines.

Les humiliations et la mutinerie
Il ne s'agira pas de la seule humiliation subie puisque l'administration militaire se montrera évasive au sujet du paiement des indemnités des soldats, prétextant parfois (déjà!) des difficultés budgétaires.
Rappelons le, leurs camarades "français de souche" avaient déjà été payés, eux.
Ce sera plus que ce que ces hommes pouvaient supporter, et ils ont décidé de se mutiner, et ont pris en otage un général français, le 30 Novembre 1944 qu'ils libéreront quelques heures plus tard, après que ce dernier ait affirmé les avoir compris, que leur argent serait changé au taux officiel, et qu'ils recevraient leurs indemnités avant d'être démobilisés.
Mal leur en prit car, quelques heures plus tard, le 1er Décembre 1944, sur ordre de ce même général et avec l'approbation de la hiérarchie, l'armée française, bien que sachant que les tirailleurs étaient désarmés, a donné l'assaut au camp en utilisant son artillerie lourde, dont des chars d'assaut.
Le camp fut détruit, et un grand nombre de tirailleurs y laissèrent la vie, non pas du fait de canons nazis, mais de canons français, ces français dont ils avaient libéré le territoire.
Les survivants durent enterrer à la hâte les malheureux disparus, puis rentrer chez eux, sans toucher les primes promises.
Plus de 70 60 ans plus tard le problème des primes demeure épineux, même si une très vive émotion suscitée par un film anthologique, INDIGENES de Rachid BOUCHAREB qui fit couler quelques filets de larmes chez quelques politiques français.

 

L'humiliation continue
Comme si l'humiliation n'était pas totale, une bonne partie des survivants ont été condamnés à des peines de prison fermes pour "insubordination". Certains y ont purgé jusqu'à 2 voire 3 ans, peu de temps après avoir passé quelques années dans les camps de concentration nazis.
Dans son livre consacré à la France et à ses tirailleurs, Charles Onana décrit une "justification" de la tuerie par des gradés français qui fustigeaient la prétention qui aurait conduit les colonisés sénégalais à se prendre pour les égaux des autres, tout simplement parce qu'ils ont combattu ensemble, et qui estimaient la tuerie "nécessaire" pour le prestige de l'armée française.
Cette tuerie fut un bien triste épilogue à un engagement sans faille, qui ne peut que conduire à se demander si la France a jamais eu de la considération pour ces hommes qu'elle est allée chercher dans leurs pays...
Quelles qu'aient été les raisons qui ont déclenchées cet acte de violence, ces morts ont scandalisé la population de la colonie. Les dirigeants noirs menés par Lamine Gueye, ont en outre été indigné par le silence qui a entouré ces événements. La presse locale ne les avait même pas mentionnés? Dans son poèmes "Tyaroye", Léopold Sédar Senghor exprime sa désillusion: "Est-ce donc vrai que la France n'est plus la France", que les banquiers ont recruté les soldats, et que le sang si récemment versé par les Africains pour défendre la France a déjà été effacé? Le poète proclame que la mort des tirailleurs n'aura pas été vaine, elle aura servi de témoignage à l'Afrique et au monde à venir.

 

Le film de Sembene Ousmane
Le film "Camp de Thiaroye" de Sembene Ousmane, disparu en juin 2007 rappelle avec sérieux et application cette journée historique, qui montre les traitements qu'ont subis les tirailleurs, et nous permet de nous plonger, parfois avec dégoût, dans cette journée historique.
On se rappellera avec émotion de la scène, quelques heures avant la tuerie, où les tirailleurs, heureux de l'annonce de l'acceptation de leurs revendications, ont entamé une fête sans musicien, aux rythmes africains, en utilisant parfois des gamelles comme tambours, dans une joie et une simplicité toute africaine.
Le fait que ce fut la dernière danse pour beaucoup, tués par ceux à qui ils ont redonné la liberté, lui donne un relief particulier.
Ce film a été boudé par les médias français, mais a reçu un bon accueil en festival.

La réhabilitation de la mémoire
Un acte majeur à attribuer au président du Sénégal Abdoulaye Wade, est l’institutionnalisation de la "Journée du Tirailleurs".


Voici un extrait de son discours à l’occasion de la première journée du Tirailleurs:
"En instituant une journée du tirailleur sénégalais, nous voulons réparer une injustice et combler une lacune, en sacrifiant à un devoir de mémoire qui est, aussi, un devoir civique. Mémoire des hauts faits des tirailleurs d'Afrique dont le sang a été constamment la sève nourricière de l'édification de l'empire français et de la libération de la France des deux invasions les plus meurtrières du monde".


C'était le moment de rendre hommage aux précurseurs qui se sont jetés dans la bataille de l'information pour éviter aux victimes de Thiaroye de tomber dans l'oubli et pour défendre leur mémoire. Après plus rien jusqu'à...

L'occasion du 75ème anniversaire du débarquement de Provence aux côtés des présidents ivoirien et guinéen Alassane Ouattara et Alpha Condé. L'occasion de mettre l'accent sur la participation des soldats venus d'Afrique. 

Près de 250.000 soldats des forces françaises ont participé en août 1944 au débarquement de Provence, dont 90% était originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Un hommage un peu tardif. Le 15 août 1944, deux mois après le célèbre débarquement de Normandie, des troupes françaises et alliées prennent d’assaut Toulon et Marseille pour libérer le sud du pays. La moitié des bataillons français proviennent d'Afrique. Tirailleurs sénégalais et algériens, goumiers et tabors marocains et pieds-noirs, jouent un rôle crucial dans la victoire. Pendant toute la Seconde Guerre Mondiale, 55.000 d'entre eux meurent au combat.
Malgré leur rôle majeur, ces combattants sont moins bien traités que leurs frères d'armes, pendant et après la guerre. Il y avait une disparité de traitement entre les soldats blancs et les soldats noirs, qui avaient entre autres une solde différente.
 

 

 

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