Le combat du Pharaon Nègre!

Cheikh Anta Diop nous a quittés il y a tout juste trente quatre ans.

Le nom de cet illustre fils de l’Afrique, défenseur de l’antériorité de la civilisation africaine sur les autres civilisations. Cheikh Anta Diop demeurera à jamais attaché à l'œuvre de l'historien et surtout de l'égyptologue. Mais l'éminent chercheur sénégalais ne s'est pas contenté d'explorer le passé afin de rétablir, preuves à l'appui, le rôle joué à travers l'antique civilisation égyptienne par les peuples noirs d'Afrique, dans la constitution du patrimoine commun de l'humanité. Tout en restituant aux Africains leur mémoire délibérément enfouie sous l'œuvre falsificatrice de ceux qui pour des raisons politiques, avaient besoin de "blanchir" entièrement la civilisation pharaonique, le Professeur Cheikh Anta Diop nous a également donné des raisons de croire et d’espérer dans notre avenir et notre destin en tant que Nègre et Africain.

Comme le Ghanéen Kwameh Nkrumah, de quatorze ans son aîné, l’auteur de "Nations nègres et culture" n’a pas attendu l’avènement des indépendances pour se convertir à cette idée. Alors qu’il était étudiant en France, il milita activement en faveur de cette thèse dès la fin des années quarante. Et s’il adhéra au mouvement des étudiants du Rassemblement Démocratique Africain, fondé et dirigé par Félix Houphouët-Boigny. Mais il ne tarda pas à s'en détacher lorsque, au nom du "réalisme", les dirigeants du Rda récusèrent l'idée d'indépendance au profit d'une "communauté franco-africaine, libre et égalitaire". Non seulement le chercheur sénégalais optait en faveur de l'indépendance totale et immédiate de l'Afrique noire, mais, tout comme le président Kwameh Nkrumah, il préconisait que celle-ci se fasse dans le cadre d'un État fédéral à l'échelle du continent. Plus exactement, un État s'étendant du tropique du Cancer, c'est-à-dire au milieu du Sahara, au Nord, jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, au Sud; de l'océan Indien, à l'Est, jusqu'à l'océan Atlantique, à l'Ouest. Il vouait une hostilité profonde et sans nuance aux États africains bâtis dans les frontières héritées du système colonial.

La thèse de Cheikh Anta Diop fut soutenue avec passion et brio par le père de l'indépendance ghanéenne lors du sommet constitutif de l'Organisation de l'Unité Africaine, (Oua) en mai 1963, à Addis-Abeba. Mais considérée comme "utopique", par les "réalistes" et les "modérés" qui firent du respect des frontières héritées de la colonisation le fondement et la clef de voûte de l'Oua.

Ce qui est sûr, c'est que les craintes du savant sénégalais -l'affaiblissement de l'Afrique du fait de la prolifération d'États microscopiques voués à la dictature et à l'impuissance politique et économique- ne relèvent plus du cauchemar d'un intellectuel angoissé, mais de la réalité.

L’ Afrique d'aujourd'hui ressemble à un cul-de-jatte appuyé sur des béquilles confectionnées à l'étranger, souffrant de faim, de maladies, d'ignorance, de démographie galopante. Et sur lequel la communauté internationale, qui n'est évidemment pas tout à fait étrangère à ces malheurs, se penche avec horreur, dérision ou condescendance.

Il ne saurait être question, dans l'esprit de l'auteur de "Antériorité des Civilisations Nègres", qu'une Afrique dépeuplée, comme c'est le cas actuellement, serve de "déversoir humain futur du trop-plein du monde", Cheikh Anta Diop ne croit pas aux thèses malthusiennes qui préconisent le planning familial et la réduction des naissances, il estime que l'Afrique dispose de suffisamment de ressources, naturelles pour pouvoir nourrir plusieurs centaines de millions d'habitants.

Bien sûr, reconnaît-il, se pose le problème de la mise en valeur du potentiel. Ce qui suppose que soit résolue, entre autres, l'équation des cadres et des investissements.

Telles sont les idées forces de Cheikh Anta Diop en matière politique. On ne saurait lui reprocher de n'avoir pas cherché à les mettre en pratique. Car, loin de s'enfermer dans sa tour d'ivoire du laboratoire-de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire -Ifan-, à Dakar, il est effectivement descendu dans l'arène. Pour créer successivement trois partis politiques: le Bloc des Masses Sénégalaises, le Front National Sénégalais et, plus tard le Rassemblement National Démocratique. Mais, les masses sénégalaises n'ont pas suivi.

Il n'empêche que ses idées, semées lors de la période des "Soleils des indépendances" en Afrique, mûrissent chaque jour un peu plus dans l'esprit des jeunes générations africaines. Et, tôt ou tard, une Afrique moins aliénée, mieux préparée politiquement et psychologiquement en fera la moisson. Pour le bien-être matériel et spirituel de ses enfants, pour la grandeur d'un continent longtemps piétiné et humilié. C'est alors, et alors seulement, que l'âme de Cheikh Anta Diop reposera en paix. Lui qui a consacré toute sa vie à la réhabilitation et au réarmement moral de l'homme noir.

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