Le marché traditionnel africain. Haut-lieu de la vie sociale.

11/03/2020

En cette période de confinement et autres abstinences, il est comme une insulte de vanter les vertus des lieux de forte concentration de personnes. Qu’à cela ne tienne. Les lointains souvenirs gardés d’errances juvéniles dans les allées aux étales aussi bigarrés que chamarrés reviennent tel un miroir du temps où chaque activité se pratiquait dans un rituel que seules les femmes avaient le secret. Autrefois, le marché en Afrique avait un rôle économique, culturel et surtout servait de baromètre social. Souvent considéré comme le cœur du village ou de la région où il se situe, le marché occupe une très grande place dans la vie quotidienne des Africains. Il existe de nombreux marchés en Afrique noire, des petits, des grands, leur taille dépendant de l’importance du lieu où ils sont localisés.

Il est bien que lieu de commerce, est aussi un lieu de rencontres et d’échanges, où les populations se rendent mécaniquement. Si l’aspect culturel du marché a tendance à se perdre au profit de l’aspect marchand, il reste néanmoins très présent dans les esprits. Quels en sont les tenants et les aboutissants? Comment les populations noires de France et d’occident s’adaptent-elles à leur nouvel environnement pour conserver ce lien avec leurs racines ?

Les caractéristiques. Qu’on y aille en famille, entre amis ou seuls, tout le monde y a sa place: enfants, jeunes, vieux, hommes ou femmes, bien portants ou malades. Ainsi, le marché est devenu le domicile des malades mentaux et des fous en Afrique, lieu où ils peuvent évoluer “en paix”, comme Musango, l’héroïne du roman “Contour du jour qui vient” de Léonara Miano, petite fille qui une fois rejetée par sa mère et son village, car considérée comme possédée par le diable, trouva refuge au marché principal de Sombé (ville imaginaire). En général, les marchands étant regroupés par village d’origine, les gens en font de même.

 

Point essentiel du marché traditionnel africain, les produits; on y trouve de tout. Que ce soit des produits artisanaux, agricoles, vestimentaires ou alimentaires (maniocs, plantains, poissons, légumes, viande etc…), tout y est et surtout des épices, des odeurs, pas celles des hlm où vivent les immigrés, et des couleurs qui attirent les clients et qui garantissent le succès des marchés. Les femmes représentent la dernière caractéristique majeure des marchés traditionnels africains, puisqu’elles y sont très présentes, et comme le dit si bien l’économiste Serge Latouche, elles en sont les “acteurs clés”. Beaucoup de marchands sont en effet des femmes. Le marché leur permet d’acquérir une certaine autonomie vis-à-vis de leurs époux, mais leur apporte surtout une certaine reconnaissance, voir un titre, ainsi que le respect du village.

 

Les fonctions socioculturelles du marché traditionnel. Selon Jean-Pierre Guingané – professeur de Lettres et homme de théâtre burkinabé, sacré Artiste du peuple – le marché traditionnel africain à six fonctions principales, que voici :

-fonction économique: l’achat et la vente de produits ;

-fonction politique: le marché est placé sous l’autorité du chef du village, qui octroie les autorisations, décide de l’organisation de marchés spéciaux et à qui le chef du marché doit rendre des comptes ;

-fonction judiciaire: des sanctions communautaires y sont appliquées comme par exemple dans certaines régions, lors d’un vol avéré, le voleur est promené au marché avec son butin sur la tête, pour que tout le monde le voit, provoquant ainsi un sentiment de honte qui est souvent suivi d’un exil ou d’un suicide du voleur;

-fonction religieuse et philosophique: dans certains pays, chaque ouverture de marché est précédée de rites pour chasser les mauvais esprits;

-fonction artistique et esthétique: exposition de produits divers;

-fonction communicative: c’est celle sur laquelle nous allons nous attarder puisqu’elle m’apparaît comme la plus importante de toutes.

 

Comme nous l’avons vu précédemment, tout le monde va au marché, si bien que comme dit J-P Guingané: “vivre c’est donc aller au marché et si on cesse d’aller au marché c’est qu’on est mort”. Tout d’abord, le marché en Afrique est un lieu d’informations de toutes sortes. Vous voulez savoir s’il y a eu de nouvelles naissances dans votre famille, si les voisins ont fait des travaux chez eux récemment etc….? Vous trouverez forcément vos réponses sur le marché car tout le monde croise tout le monde, et surtout, tout le monde parle avec tout le monde. Les clivages sociaux, les différences n’existent pas, c’est le domaine de la paix et de l’unité. Dès lors, c’est aussi le lieu privilégié des commères et autres makrelles, comme dirait mes amies antillaises.

Il est aussi le lieu de toutes les rencontres, qu’elles soient amicales, professionnelles, voir plus si affinités. Aller au marché est une “sortie”, les gens s’y rendent même sans intention d’achat ou de vente, si bien qu’il est fréquent d’y rencontrer des gens sur leur 31, en particulier les jeunes célibataires, qui profitent de cette sortie pour rencontrer leurs futurs compagnes ou compagnons. Mais cette sortie permet également de rester en contact avec les autres. C’est pour cela que ma grand-mère maternelle, même quand elle a peu et pas de marchandises à vendre, se rend quand même à son marché, plutôt que de rester seule à la maison à ne rien faire. Et j’aimais l’accompagner.

 

Tout cela concoure à créer un climat convivial que l’on voit à travers les rapports qui existent entre les vendeurs et les acheteurs. A force de se voir, les premiers finissent en général, par connaître les seconds et les transactions marchandes deviennent alors très souvent mineures par rapport aux relations humaines. De plus, la communication et la parole étant au cœur du marché traditionnel africain, quand vous vous présenter devant un marchand, il est quasi-obligatoire de marchander. En effet, le marchandage des produits est comme un “rituel” obligatoire et préalable à la vente. Ainsi, le marchand fixe un prix abusivement élevé, tout en sachant qu’il ne vendra pas à ce prix (il ne le souhaite d’ailleurs pas), et l’acheteur doit alors se plier au jeu du marchandage. Cette pratique est tout à fait propre aux marchés africains. On ne la retrouve pas sur les marchés français par exemple, ce qui peut être perturbant pour un non initié. Mais les différences avec le marché français et occidental d’une manière générale, ne s’arrêtent pas là.

 

En France et en occident…

Pour le jeune étudiant africain qui débarque en occident, en France et particulièrement à Lyon, le choc est immédiat. Si en Afrique, tout le monde va au marché et s’y rend d’abord pour l’aspect convivial et social du lieu, en France et en Occident, c’est la fonction économique qui prime sur tout (bien que l’on puisse poser un bémol pour les Antilles françaises qui gardent un rapport au marché quasi-identique à celui des Africains).

En effet, les rythmes de vie étant différents, les pays occidentaux comptant énormément de supers et d’hypermarchés, les gens ont moins le temps et surtout ne voient pas toujours l’utilité d’aller au marché quand on peut tout trouver dans un hypermarché. Aller au marché n’est pas ici vu comme une sortie mais plutôt comme une occasion.

De plus, il y a peu de vendeurs de produits exotiques et africains sur les marchés traditionnels français et occidentaux, si bien qu’ils ne sont pas toujours très intéressants pour les populations noires qui y vivent. Enfin, la convivialité n’est pas toujours au rendez-vous car encore une fois, le temps prime sur tout alors qu’en Afrique c’est la parole. En Occident, les gens ne prennent pas le temps de discuter avec les marchands ou les autres personnes présentes dans le marché. Aller au marché est un acte individuel.

Cependant, bien que ces places marchandes n’aient pas la même portée que les marchés traditionnels africains, il existe des lieux, des marchés qui rappellent les marchés africains et qui permettent aux populations noires vivant en Occident, de se rapprocher de leurs racines.

-Château-rouge: situé dans le 18ème arrondissement de Paris, aux pieds de la Butte Montmartre et tout près de Barbès, le quartier est devenu le lieu de prédilection des Africains. Château-rouge, c’est tout simplement l’Afrique, comme dirait quelques personnes mal intentionnées. On y trouve de tout, de l’alimentaire, des vêtements, des produits de beauté etc….et on y discute encore, encore et encore, à n’en plus finir. Une chose est sûre, tous les Noirs d’Ile-de-France et même de la province à la recherche de produits typiquement africains, connaissent Château-rouge et y vont quand ils ne trouvent pas ce dont ils ont besoin dans les marchés, les hypers ou chez le chinois du quartier.

 

-Brixton: quartier très vivant situé au Sud de Londres, Brixton est considérée comme la capitale de la communauté jamaïcaine de Londres. Dès lors, si vous vous rendez au marché de Brixton, vous trouverez des produits alimentaires africains, mais aussi asiatiques, indiens et sud-américains, tout comme vous trouverez des produits de beauté ou culturels, propres à la population noire. Quant aux gens, ils sont accueillants et le climat est très convivial. J’en garde un excellent souvenir et à chacun de mes séjours à Londres, j’y fais toujours un saut.

 

-La Guillotière à cheval entre la moitié nord du 7ème arrondissement et le sud-ouest du 3ème arrondissement, et englobe notamment le Chinatown lyonnais (le nord de la rue Pasteur), les boutiques africaines (rue Gryphe et Grande Rue de la Guillotière) et le quartier maghrébin (autour de la rue Paul-Bert). Mais aussi des boucheries kasher, et l’incontournable épicerie de la famille arménienne Bahadourian. Les touristes ne se pressent pas dans ce quartier populaire, mais ils ne sont pas nécessaires pour donner à ce quartier cette vie et cette impression de désordre joyeux. Attirante, effrayante, elle a le mérite de ne laisser personne indifférent. A Lyon, on l’adore ou on l’abhorre. La Guillotière est l’un des quartiers de la capitale des Gaules qui polarise le plus les avis… et les clichés. Elle reste difficilement saisissable, car complexe et mouvante. Étendard d’un métissage urbain talentueux pour les uns, elle fait figure pour d’autres de coupe-gorge nocturne, de tête de pont de l’islamisme radical et/ou de l’impérialisme bobo. Chacune des étiquettes accolées à la “Guill” porte une part de vérité, aussi infime soit-elle.

Il y a à Guillotière de nombreux bars sympathiques, des salons de coiffures afro, des restaurants aux saveurs venues d’ailleurs et des épiceries exotiques qui dégagent des senteurs qui rappellent nostalgiques les grandes discussions devant les étagères garnies du “Marché africain”. Première épicerie à Lyon qui vendait des produits dits exotiques.

 

Des places marchandes comme celles présentées ci-dessus, il en existe peu. Il est alors très difficile pour les populations noires de France et d’occident de conserver ce lien au marché comme le font les populations d’Afrique noire. Cependant, si l’urbanisation et le développement de la grande distribution, diminuent le taux de fréquentation des marchés, ces derniers qu’ils soient en Afrique noire, aux Antilles ou dans les quartiers tels que Château-rouge, Guillotière ou Brixton, l’aspect culturel et social prime encore sur l’aspect économique, même si son importance est moindre en occident. Il appartient maintenant à chacun de nous qui vivons en France ou ailleurs, de prendre le temps de discuter et de communiquer avec les autres quand nous nous rendons au marché, comme le font nos frères d’Afrique.

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